Quand les colombes disparurent de Sofi Oksanen

Une auteure incontournable en Finlande

Née en Finlande en 1977, d’une mère estonienne et d’un père finlandais, Sofi Oksanen est devenue en trois romans et quelques pièces de théâtre un personnage incontournable de la scène littéraire finlandaise. Engagée politiquement dans le débat public en Finlande et dans ses publications, elle traite de sujets comme l’identité multinationale, les droits de l’homme, le droit à la libre expression et a critiqué les défenseurs de la censure de l’Internet dans différents périodiques (Sihteeri & Assistentti, Sunnuntaisuomalainen, Metro, Aamulehti).

Toutefois, c’est Purge qui a marqué l’avènement de l’auteur : en 2008 ce sont les prix littéraires les plus prestigieux du pays : Prix Finlandia, Prix de l’Union des écrivains finlandais, Prix du Grand Club du livre finlandais, Prix Kalevi Jäntti ; puis, en 2010, le Nordic Council’s Literature Prize. En France, le roman reçoit le prix Femina étranger ainsi que le prix du roman Fnac en 2010. Elle a également été récompensée par le prix du livre européen et le prix des lecteurs du Livre de Poche en 2012.

Quelques-uns de ses autres prix : Prix Runeberg, 2009 ; Grand prix de littérature du Conseil nordique, 2010 ; Prix du Livre européen, 2010 ; Prix nordique de l’académie Suédoise (fi), 2013.

PARIS:  "Salon du livre 2011"

Sofi Oksanen et le troisième roman de sa quadrilogie

Une quadrilogie sur l’Estonie et des thèmes originaux

Le roman Quand les colombes disparurent fait partie d’une série de 4 livres sur l’Estonie. Il complète, en remontant le temps, la peinture romanesque de l’Estonie que Sofi Oksanen a commencée dans  Purge et Les Vaches de Staline : « J’ai probablement décidé d’écrire ce livre pendant la rédaction de Purge.  A un certain moment, j’ai su qu’il me faudrait revenir sur ces années 1940. Après avoir publié plusieurs romans où les femmes dominent la narration, où les intrigues se déroulent dans les coulisses de l’Histoire, j’avais aussi envie d’évoquer le devant de la scène. De confier l’essentiel du récit à des hommes. » Et elle ajoute : « Car ce sont les hommes qui ont longtemps écrit l’histoire officielle. ». C’est cette curiosité pour l’histoire officielle qui est à l’origine de  Quand les colombes disparurent .

Par ailleurs, dans une interview disponible sur son site, Sofi Oksanen explique que l’Estonie a une histoire compliquée car ce pays a toujours été conquis et rarement été maître de son destin. Elle parle d’autres thèmes qui lui sont chers : la forêt en Estonie a une forte valeur de protection ; les femmes écrivains représentent environ 50 % des auteurs. Malgré cela, le corps des femmes est assimilé au sol : cette métaphore met en évidence l’appropriation du corps des femmes, de la même manière que l’on s’approprie un territoire. Enfin, elle aborde la question d’une littérature d’immigration, voire qui traite du colonialisme. Selon elle, ces thèmes n’existent pas pour la littérature actuelle finlandaise et ce sont effectivement ces thèmes-là que l’on retrouve dans Quand les colombes disparurent.

Les droits ont été vendus à 29 territoires (42 pour Purge par exemple) et publié en mai 2013. « Quand les colombes disparurent » s’est écoulé à 22 286 exemplaires (« Purge » 228 673 ex ; « Les vaches de Staline », 23 549 ex ; et « Baby Jane », 8 299 ex1).

Une intrigue bien construite entre deux époques

Par souci de concision, le résumé est chronologique et ne correspond pas à la construction du roman qui est enchâssée.

Les bolcheviks occupent l’Estonie : en réaction, certains organisent la résistance et se cachent notamment dans la forêt. Roland et son cousin Edgar sont formés sur l’île de Staffan pour lutter contre l’Armée rouge. Bientôt, les Allemands vont arriver et chasser les soldats rouges mais vont rester sur place. Le récit s’ouvre sur les scènes de bataille au front où les corps sont déchiquetés et désespérés. Très vite, les allusions à la fiancée de Roland, Rosalie se multiplient. On comprend leur amour mutuel. A l’arrière, on suit la vie et les tracas du quotidien de Juudit, de Rosalie et de leurs mères. Les travaux de la ferme ne sont pas évidents et les problèmes de rations liés à la présence des « autres » et les sentiments d’insécurité sont au cœur de leurs préoccupations. Edgar, quant à lui, cherche à acquérir les faveurs des Allemands en leur donnant des « listes de communistes » ; il joue un rôle, à tel point qu’il devient gaucher et travaille tous ses faits et gestes. Mais quand Roland retourne à la ferme et découvre que Rosalie est morte, il apprend qu’elle n’a pas eu droit à une tombe comme les autres. Quelque chose s’est passé et il veut savoir quoi. Pour cela, il va demander son aide à Juudit et l’obliger à suivre un officier allemand. Mais lorsqu’elle est dans le café où elle est censée le rencontrer, elle tombe sur le mauvais et fait la connaissance de Hellmuth. Ils tombent très amoureux l’un de l’autre et Juudit a enfin droit à la vie dont elle rêvait. Mais Roland continue de lui demander des faveurs pour aider les fugitifs et les résistants. Elle est tiraillée entre son amour pour Hellmuth et donc sa fidélité et sa reconnaissance envers les Allemands et ce qu’elle apprend au contact de Hellmuth. Elle finit par se rendre compte que les Allemands vont bel et bien perdre la guerre. Une idylle entre Roland et Juudit naît peu à peu. Mais elle est de courte durée, les Allemands avec qui Eggert travaille vont démanteler le réseau de résistance : Juudit fuit avec Hellmuth et Roland est arrêté avec ses camarades. Pendant sa fuite, Hellmuth est abattu d’une balle dans le dos. Roland est envoyé au camp de travail où Eggert est gardien. Lors de la débâcle qui a lieu une fois que les Allemands ont perdu, il réussit à s’enfuir.

Nous sommes désormais sous occupation soviétique dans les années 1960 ; Eggert Fürst a retourné sa veste une fois de plus et travaille donc pour les soviétiques au pouvoir. Il s’est remarié à Juudit semble-t-il. Mais celle-ci est sujette à des troubles psychologiques car elle sait ce qu’Edgar a fait et les personnes qu’il a dénoncé. Le camarade Parts reçoit la mission de rédiger un livre qui montre que l’URSS veut élucider les crimes hitlériens et lors de ses recherches, il découvre le journal que Roland a tenu tout au long de l’occupation bolchevique puis allemande des années 1940. Or cela constitue un danger potentiel pour Edgar puisque des personnes ayant fréquenté Roland pourraient encore être en vie et révéler sa véritable identité, ce qui compromettrait sa nouvelle situation confortable à la solde des soviétiques. Dans le journal, il est question d’un « Coeur » : qui est cette femme? Parts va donc enquêter de son côté tout en accomplissant les missions confiées par les soviétiques. C’est ainsi qu’il va retrouver la trace d’Evelin, fiancée à l’Objet qu’il doit espionner, qui n’est autre que la petite fille de Mme Vaik qui était au village de Tooru et est en réalité la fille de Roland. « Coeur » n’est autre que Juudit, la dernière femme à avoir compté pour Roland. Il faut attendre l’épilogue pour connaître l’identité de l’assassin de Rosalie qui n’est autre qu’Edgar.

Une variété de thèmes

Un motif important dans le livre est celui des oiseaux, cela d’autant plus que c’est le titre du roman. Les « colombes » sont en réalité une métaphore pour les femmes. Il faut être assez attentif pour s’en rendre compte, même si la première allusion à Juudit dans l’épilogue qui « était comme un oiseau blessé dans le creux de la main » (p.14). Cela continue avec des expressions comme « roucouler » ou « tourtereaux ».

Le thème des femmes est presque le plus important. Les relations hommes-femmes sont largement traitées par le biais des couples : Juudit et son premier mari, Roland et Rosalie, Juudit et Hellmuth, Roland et Juudit, Edgar et Juudit, Rein et Evelin. Aucune de ces relations ne finit bien pour la femme et seules trois sont véritablement heureuses. L’idée est que les femmes « disparaissent » peu à peu, selon qu’elles succombent aux charmes d’un homme, à leurs aspirations sociales, à leur besoin de plaire ou qu’elles se battent pour leurs principes et leurs valeurs. Juudit, Evelin et Rosalie illustrent la défaite face aux hommes, plus puissants qu’elles.

Ainsi les rapports dans la famille sont importants car à cette époque-là, les travaux de la ferme sont partagés entre membres de la famille et sont liés à la survie alimentaire. Les anecdotes de la vie à la ferme et sur l’agriculture ponctuent tout le roman. On apprend ainsi qu’il faut planter les pommes de terre après la poussée du trèfle pour que le sol soit riche en azote. Quelques superstitions sont aussi révélatrices de l’ambiance en temps de guerre et constituent des métaphores littéraires: par exemple, les souris annoncent la mort d’un proche lorsqu’elles sont dans une maison, c’est une crainte exprimée à plusieurs reprises par les femmes dans le roman. L’auteur donne également à voir que dans cette société, les valeurs comme l’honneur sont plus importantes que les liens de parenté : le comportement des « plus âgés » face au décès de Rosalie et le fait qu’ils ne parlent plus d’elle par après est très marquant.

La guerre est au début très présente car des combats font encore rage, puis elle passe à l’arrière-plan. Mais par le biais d’Edgar, on est toujours confronté aux stratégies militaires et aux manipulations démagogiques, qu’il s’agisse des Allemands ou des soviétiques. On perçoit donc la guerre du point de vue des occupants, des officiels mais aussi du point de vue des occupés, des petites gens. Les sentiments patriotiques et les cas de conscience qui y sont liés comme par exemple pour Juudit confèrent une véritable richesse au texte.

Enfin, un thème qui n’est pas des moindres est celui du jeu entre histoire officielle et vérité. Ce jeu est incarné par Parts qui par des procédés littéraires « invente » une réalité, ce qu’il fait d’ailleurs déjà très bien quand il manipule ses supérieurs en faisant croire par exemple qu’il était prisonnier des Allemands alors qu’il travaillait avec eux. On notera que seule l’écriture permet réellement de faire la distinction entre vérité et invention : la vérité est incarnée par le journal de Roland tandis que l’invention est l’oeuvre d’Edgar par le biais de son manuel prosoviétique.

Une formidable expérience de lecture malgré quelques bémols

Le texte surprend par les multiples voix narratives et les points de vue qui permettent d’entrer dans la tête des personnages et de comprendre leurs sentiments, motivations, craintes. La complexité psychologique de tous les personnages principaux est très développée. Le thème de l’histoire de l’Estonie est original en soi pour nous Français car c’est une partie de l’Histoire officielle qui nous est tout à fait inconnue. Les cartes géographiques permettant de situer l’espace finno- estonien sont très utiles. Le style est très varié et le roman regorge de procédés littéraires qui rendent la lecture passionnante. Certaines scènes, grâce à leur style poétiqus, notamment lorsque les sens sont sollicités avec les bruits ou les lumières, sont très prenantes car on est facilement transporté sur les lieux. Un autre procédé comme la personnification des objets (p.289) dans la scène où Juudit retrouve Hellmuth qui vient d’apprendre sa collaboration avec les résistants surprend.

Le suspens est maintenu pendant près de 300 pages. Alors que l’intrigue du début nous plonge dans l’attente pour savoir comment Rosalie est morte, ce que Roland est devenu, ces mystères si longtemps maintenus sont résolus dans les trois dernières pages et sans certitude. Que s’est-il passé entre la fuite du camp en 1944 et la rencontre de Roland avec Marta qui a a priori abouti à la naissance d’Evelin ? Le livre laisse beaucoup de doutes : Evelin serait la fille de Roland et de Juudit mais pourquoi aller chez Marta Vaik ? Comment Juudit s’est-elle retrouvée dans les griffes d’Edgar après la mort de son Allemand ? Qu’est-il réellement arrivé à Rosalie et trompait-elle réellement Roland ? La mort de Rosalie est l’oeuvre d’Edgar, on le comprend mais cela reste très évasif. Et après la résolution, on ignore ce que Roland, Evelin et Marta deviennent. La seule certitude est que Parts a triomphé.

Ce qui fait selon moi la grande originalité du roman est son apport culturel sur la vie quotidienne d’une certaine population à une certaine époque: il est fascinant de constater les différences de valeurs, de perceptions de la société des années 1940 puis 1960, les différences entre ville et campagne, les préoccupations liées à la survie alimentaire et financière. Certains termes n’ont pas été traduits et n’ont pas fait l’objet d’une note du traducteur, c’est parfois regrettable car même s’ils ne sont pas nécessaires à la compréhension des actions, ils apporteraient quelques connaissances supplémentaires. « saa vabaks Eesti meri, saa vabaks Eesti pind » revient plusieurs fois dans le roman et seule, je n’ai pas pu déterminer s’il s’agissait d’une expression, chanson de guerre, hymne ou poème sur l’amour. Il en va de même pour le glossaire en fin de livre, une note renvoie à l’Agence de presse d’Estonie alors qu’il n’est pas dit franchement plus que ce qu’indique l’expression d’ « Agence de presse d’Estonie », quand il manque des termes comme DDT qui même, s’il ne s’agit que d’un terme technique, en disent tout de même long sur l’importance de la vie rurale à l’époque.

Il ne s’agit que de détails qui ne nuisent guère à la qualité littéraire du roman. La lecture de Quand les colombes disparurent élargit l’horizon du lecteur et permet de  découvrir l’Estonie, mais elle permet surtout de réfléchir à une multitude d’enjeux liés à l’Histoire, aux relations entre hommes et femmes et à la vie tout simplement.

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