Spasme dépité des littératures faussement aperçues.

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Le 11 avril dernier, une rencontre avec Nils Ahl, critique littéraire pour la presse et traducteur (langues nordiques et néerlandais), nous a donné un aperçu de l’intérieur du monde de la traduction littéraire.

Ces dernières années, la littérature scandinave a reçu en France un coup de projecteur à la suite du succès rencontré par le genre du polar. Le siècle dernier, le même phénomène s’était produit, la littérature nordique ayant bénéficié d’une visibilité accrue du temps où les pièces de Strindberg et d’Ibsen étaient jouées à Paris. Sylvain Briens, spécialiste de la question, parle de « vagues de ferveur ». Le contrepoint à ces succès (éphémères) sont les « trous », périodes où la réception française de la littérature nordique échoue.

L’intervention de Nils Ahl nous a ainsi permis de comprendre plus finement comment s’opère la diffusion à l’étranger de la littérature scandinave, mais aussi et surtout, pourquoi elle ne s’opère pas.

Les rubriques littéraires dans la presse consacrent en principe une page ou deux à la littérature étrangère. Or, on observe qu’une double hiérarchie se met en place : il y a d’un côté la littérature étrangère dont on parle tout le temps (l’anglo-saxonne), la littérature dont il est question de temps en temps (celle de langue allemande, italienne, espagnole) et celle qu’on évoque, si besoin est.

Il serait, dès lors, plus juste de parler de littérature anglo-saxonne et étrangère. Un groupe de littérature, très composite, se retrouve perdu dans la masse : ce sont les littératures « exotiques » (chinoise et japonaise par exemple), et les « non exotiques » (petites littératures européennes, en fonction de l’existence de vagues, ou de modes). Le problème étant que les critiques et journalistes ne parlent pas ces « langues minoritaires », que l’on peut classer selon la topologie suivante :

  1. La littérature autrichienne : est un cas intéressant, avec l’avantage d’être en allemand (Jelinek, Handke, Winkler, Bachmann). C’est donc une littérature à priori « aperçue ». Sauf que dans les faits, des écrivains comme Winkler sont surtout « aperçus » par des lecteurs avertis, des étudiants, des chercheurs, etc… mais ne génèrent que très peu de ventes (2000-3000). Cette littérature s’est fait surtout connaître par des cercles allemands.
  2. La littérature Néerlandaise : concerne des auteurs qui peuvent être très connus aux Pays-Bas, se vendre très bien là-bas, être assez bien critiqués en France et pourtant ne pas vendre outre mesure (plus, toutefois, que des auteurs autrichiens en France). Marget de Moor, Hella S. Hasse, Cees Nooteboom, Arnon Grumberg, Willem F. Hermans. Des « passeurs », comme Valéry Larbaud, existent en nombre pour la littérature néerlandaise. La diffusion de cette littérature souffre d’un déficit d’informations dans le temps. Même si elle est très présente en librairie, la littérature néerlandaise ne semble pas du tout comprise intellectuellement, puisqu’elle gagnerait à être remise dans son contexte.
  3. Les littératures scandinaves : ont connu deux vagues de lecture importante. La deuxième, la « mode des polars », a touché le monde entier. C’est le métier d’agent littéraire, qui a beaucoup évolué entre les deux vagues avec un modèle calqué sur les anglo-saxons, qui a permis cette seconde vague. Les auteurs de polar semblent avoir monopolisé l’espace de réception en France et dans d’autres pays. C’est inexact, d’un strict point de vue statistique. En effet on note une diffusion accrue à peu près égale des polars et des autres gens littéraires. L’autobiographie de Per Olof Enqvist, Une autre vie, qui relate la période alcoolique de l’auteur, s’est vendue à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. P.O. Enqvist a profité de l’envol de la mode scandinave pour asseoir sa réputation. D’autres auteurs ont surfé sur la vague du polar : Sara Stridsberg, qui n’a pas réalisé de ventes formidables malgré des critiques extrêmement positives, au contraire de Katarina Mazetti, dont les critiques consternées n’ont pas empêché d’excellents chiffres de vente. Si la promotion littéraire est très volontariste en Norvège, les Danois et les Islandais se reposent sur les retombées Suède-Norvège, investissant peu, eux mêmes, dans la littérature.

Selon Nils Ahl, la littérature néerlandaise souffre d’une absence de curiosité : on ne fait ni l’effort, ni semblant de la connaître. Alors que la littérature nordique, qui a bénéficié d’une première vague à la fin XIXe-début du XX, résonne positivement dans l’oreille des critiques, qui pensent la connaître. Malheureusement, tout un siècle est oublié, et la plupart des critiques font l’impasse sur des classiques, et de nombreux ouvrages non traduits.

Le Danois Gustav Wied, de la fin du XIXe siècle, porte tout un pan de la littérature danoise traduite lors de cette deuxième vague. Son style très populaire est aussi très ironique. (Cf. un livre traduit depuis les années 2000 seulement, La méchanceté de la vie). Quand on ne sait pas qui était G. Wied, on va peut-être faire l’erreur de penser que cette ironie vient de Von Trier, par intermédialité, alors qu’il n’en est rien. On accole une fausse image à une littérature, même si elle est aperçue.

Aujourd’hui il apparaît que la faveur retombe déjà pour les auteurs scandinaves, déjà moins bien reçus par la critique (également en termes de volume), et moins bien vendue.

En conclusion, on constate l’échec d’une réception à long terme, complète. Les moments de réception existent, mais restent lacunaires. Or la littérature étant cumulative, on a toujours l’impression de reprendre au point zéro.

Les critiques littéraire ont tendance, lorsqu’ils rencontrent des problèmes pour l’analyse critique d’une œuvre, à choisir celle qui s’approche le plus des canons ou celle qui s’en différencie le plus. Le plus sûr ou le plus original. L’intermédialité a elle aussi son importance : on n’analyse pas une œuvre littéraire de la même façon si on prend en considération la production artistique (notamment cinématographique), voire l’actualité d’un pays. La littérature norvégienne, par exemple, n’est plus « lue » de la même façon depuis la tragédie d’Utøya – tandis que la littérature scandinave est souvent comparée à Bergman et Dreyer, le plus souvent pour faciliter l’analyse d’auteurs plus difficiles à resituer.

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2 réponses à “Spasme dépité des littératures faussement aperçues.

  1. Pingback: Krampfhafte Enttäuschung durch falsch aufgefasste Literatur | Master MEGEN·

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