Kåldolmensdag – le jour du chou farci

Le 30 novembre, une date symbolique.

 

En Suède, la date du 30 Novembre, jour de l’année 1718 où Charles XII est mort au combat, a longtemps été associée à l’extrême droite et au racisme. La récupération historique qui a fait de ce roi guerrier le symbole de l’identité suédoise (« svenskhet », ou « swedishness ») peut être comparée en France à la confiscation de Jeanne d’Arc par le FN, et à sa célébration place des Pyramides chaque 1er mai. A Stockholm également s’élève une statue de Charles XII, à Kungsträdgården (le jardin royal), et c’est à cet endroit même qu’ont eu lieu chaque année les processions —souvent violentes—en son honneur, et ce depuis 1818. Le 30 novembre 1968, « juifs et nègres » furent interdits d’y participer. A partir de 1988, la température augmente quelque peu avec l’infiltration de skinheads et d’individus ouvertement néonazis dans le défilé. La police finit par interdire les rassemblements autour de la statue. Quelques groupes cependant continuent à se réunir, munis de torches et de bannières, pour déclamer le poème héroïque de Esaias Tegnérs, Karl XII[1], ou pour évoquer ensemble différentes menaces très subjectives comme l’invasion de l’Europe par l’Islam ou l’hégémonie grandissante des Chinois.

Charles XII, un roi guerrier et gourmand ?

Pourtant, Charles XII apparaît comme un symbole bien mal choisi pour une identité soi-disant suédoise. Bien qu’avide de conquêtes, ce roi qui se prenait pour l’incarnation d’Alexandre le grand a tout de même passé plus de 5 ans dans l’Empire Ottoman : en turc, son nom, Demirbaş Şarl signifie d’ailleurs Charles l’habitué ! Son alliance avec Ivan Mazepa et le temps qu’il passa hors de Suède témoigne plutôt d’un cosmopolitisme et d’une ouverture culturelle. Un des héritages durables de son long séjour en Turquie et de cette alliance suédo-turque se trouve être le kåldolmen, terme formé à partir des mots suédois kål (chou) et dolma (farci). Version « suédisée » des dolmas turcs, la recette[2] préconise l’emploi de feuilles de chou au lieu des feuilles de vignes, rares en Scandinavie, et l’ajout de sauce brune et d’airelles, qui accompagnent (presque) tous les plats suédois.

Que la gastronomie, et avec elle, la plupart des expressions culturelles suédoises se soient formées grâce à des contacts et échanges n’est pas une découverte récente. L’histoire des kåldolmar et de Karl XII est particulièrement éclairante, entre autres parce que le nom hybride de la recette nous rappelle très directement comment la culture a toujours voyagé au delà des frontières. Le Kåldolmen est certes un plat traditionnel, représentatif de la culture « suédoise », figurant sur la liste des husmanskost, néanmoins ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Présentation de l’événement : vers une institutionnalisation.

À l’origine, en 2010, c’est grâce à une initiative associative que Kåldolmensdag voit le jour. C’est Petter Hellström, doctorant en histoire ayant étudié plusieurs années en Syrie, qui en a l’idée. La communication se fait principalement via les réseaux sociaux et le nombre de personnes présentes n’est pas considérable (quelques centaines), mais le symbole est fort, puisque l’événement est autorisé à se dérouler sur Kungsträdgården, là même où tout rassemblement a été interdit le 30 novembre. En 2011 et en 2012, l’événement prend de l’ampleur et le nombre de partenaires se multiplie. Prenant des airs de rassemblement œcuménique, cette journée parvient à réunir l’évêque, le rabbin, et l’imam de Stockholm, comme le font peu d’autres festivals. D’autres villes prennent exemple sur Stockholm et font aussi du 30 novembre la fête du chou farci : Eskilstuna, Göteborg, Linköping, Lund, Malmö. L’année 2013 voit la consécration par l’institutionnalisation de l’événement, qui se déroule dans l’enceinte du Musée National d’Histoire à Stockholm (Historiska Museet). Toujours gratuit, cette année l’événement prend une double coloration : scientifique et pédagogique. En effet, sont au programme diverses conférences menées par des historiens, chercheurs et journalistes, ainsi que de nombreuses activités destinées aux enfants : jeux autour de chansons, ateliers de peinture sur figurines en étain, rencontres avec des soldats « reconstitués ».

La journée est également rythmée par plusieurs animations musicales. Le flyer de l’événement comporte une allusion à la musique « alla Turca », qui nous vient également de l’Empire Ottoman et qui fut très en vogue à l’époque de Mozart. Comme pour les choux farcis, il s’agit d’un symbole accessible et ludique, voire même d’un prétexte pour soulever des questions politiques préoccupantes — rien d’étonnant à ce que le flyer, outil de communication percutant distribué quelques jours avant le 30 novembre, en fasse mention. La musique, comme la nourriture constituent des passerelles vers une réflexion politique collective. Au programme de Kåldolmensdag, Burcu Ada et Kudret Dilik sont deux musiciens originaires de Turquie, où ils sont largement connus. Pourtant Burcu, bien qu’elle soit une chanteuse de talent, vit aujourd’hui dans une banlieue typique de Stockholm avec d’autres immigrés, ne maîtrise pas parfaitement le suédois et peine aujourd’hui à trouver du travail. On est face à un problème d’intégration, question-fil-rouge qui tient à cœur aux organisateurs de l’évènement. Kåldolmensdag compte parmi ses partenaires Katapult för Mångfald[3], une association qui promeut des musiciens issus de l’immigration et les aide à se faire une place en Suède, autrement qu’en étant chauffeur de taxi.

Une remise à jour historique qui s’impose au vu du calendrier politique actuel.

La finalité de l’événement est de nuancer l’image de Karl XII comme Führer à la Suédoise et remettre en lumière la relation étroite qu’il entretenait avec l’empire Ottoman. Le XIXe siècle des historiens et poètes national-romantiques est un temps révolu. Toutefois, leur histoire continue à influencer notre vision du passé, et a donc besoin d’être mise à jour. À sa mort, Karl XII fut accablé de reproches parce qu’il avait appauvri la Suède ; puis encensé : c’est Voltaire qui écrit sa première biographie. « N’est-ce pas remarquable que nous admirions ceux qui détruisent et mettent tout à sac, plutôt que ceux qui construisent ? »[4] Or à cette époque, son personnage n’est absolument pas relié au racisme, ce qui n’a rien de surprenant quand on pense que seulement 1/16e de son ascendance vivait en Suède. Ce qui caractérise le siècle de Karl XII apparaît être justement l’absence de nationalismes.

Il n’y a pas de volonté de se concentrer sur la Turquie, ni sur ses relations actuelles avec la Suède, les immigrés turcs ne représentant pas, d’ailleurs, le groupe majoritaire en Suède[5]. On peut déplorer l’absence de coopération directe avec la Turquie, qui pourrait voir dans cette initiative l’occasion d’illustrer ses liens avec l’Europe, afin de convaincre ceux qui doutent de la pertinence de sa candidature à l’UE. Mais les organisateurs de Kåldolmensdag ne souhaitent pas voir leur action associée à des fins de lobbying europhile. La problématique principale de cette journée est bien la Suède, et le racisme en Suède, qui, ayant changé de visage, est aujourd’hui dirigé contre l’Islam et les immigrés originaires du monde musulman. En invoquant les relations historiques entre la Suède et l’Empire Ottoman, les organisateurs de Kåldolmensdag rappellent que ce qui est considéré comme suédois a une origine multinationale. La Suède de 2013 n’est pas le reliquat d’une identité suédoise originelle ni d’une culture viking homogène, mais bien le réceptacle d’une diversité faite de nombreux groupes et de diverses cultures.

[1] Voir poème en annexe 6 dans le dossier documentaire

[2] Voir annexe 5, la recette extraite du livre de Cajsa Warg « Aide aux tâches domestiques pour jeunes demoiselles » édité en 1765.

[3] « Catapulte pour la diversité » http://katapult.nu/

[4] Voltaire, Histoire de Charles XII, 1731.

[5] Voir annexe 3 ou http://www.immi.se/migration/statistik/20grupper.htm

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Une réponse à “Kåldolmensdag – le jour du chou farci

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