EN EFFET, C’EST NOUS CONTRE EUX.

Cet éditorial a été publié le 8 janvier 2015 dans l’un des deux grands quotidiens suédois du matin Dagens Nyheter. Il reflète ainsi la pensée de cette rédaction.

Vous pouvez retrouver l’article dans sa langue originale à l’adresse suivante :(http://www.dn.se/ledare/huvudledare/jo-det-ar-vi-mot-dem/)

 

Il s’appelait Ahmed Merabet, il avait quarante-deux ans et était marié. Policier, il patrouillait dans le onzième arrondissement, un quartier dans lequel on peut notamment trouver le musée Édith Piaf et l’étonnant bâtiment du Cirque d’hiver.

Dans une vidéo circulant sur internet, on aperçoit Ahmed Merabet blessé et étendu sur le trottoir à l’extérieur de la rédaction de Charlie Hebdo. Alors qu’un des terroristes, armé et cagoulé, se dirige vers lui, il tente de se protéger en levant le bras. L’homme lui tire une balle dans la tête, sans même s’arrêter. Il semble n’avoir aucune raison de le faire, à supposer qu’il puisse y avoir une raison pour ôter la vie à quelqu’un.

Ahmed Merabet était musulman.

Ces derniers jours, il ne manque pas de gens pour proclamer que c’est nous contre eux, l’ « occident » contre        l’« islam ». D’une certaine manière, ces obscurantistes ont en fait raison.  C’est nous contre eux. Mais nous sommes bien différents de ce « nous » par lequel les brigades de la haine veulent nous qualifier.

Nous sommes des musulmans, chrétiens, juifs, bouddhistes, hindous, néo-païens, athées ou agnostiques qui pensons que nos semblables ont le droit de se considérer comme ils le souhaitent, de choisir leur religion librement.

Nous nous opposons à ceux qui pensent que leur dieu est le seul toléré et que quiconque le blasphème mérite la mort.

Nous, contrairement aux auteurs des attentats, croyons au pluralisme, au droit à la co-existence de religions différentes, aux vérités et opinions multiples et au droit de les débattre librement.

Nous souhaitons voir un flux de gens, de marchandises et d’idées traverser les frontières et pensons que la somme de la rencontre d’une culture avec une autre est plus importante que deux cultures prises  séparément.

Nous nous opposons à ceux qui veulent fermer et cadenasser, à ceux qui pensent se suffire à eux-mêmes et qui considèrent que toute mixité est si néfaste qu’elle mérite d’être anéantie.

Nous voulons vivre dans une société dans laquelle tout le monde a le droit de s’exprimer. Comme tout un chacun nous pouvons être attristés et nous sentir offensés face à la malveillance, mais nous ne craignons ni le débat ni la polémique.

Nous nous opposons à ceux qui veulent interdire toute opinion contraire aux leurs, à ceux qui aspirent à un monde débarrassé de toute divergence et où leur vision de l’existence et d’eux-mêmes ne risque pas d’être remise en cause. Nous nous opposons avant tout à tous ceux qui sont prêts à faire usage de la violence contre les personnes, les images et les idées qui leurs déplaisent.

Nous, ce sont ceux qui en France et dans beaucoup d’autres pays sont descendus dans la rue par dizaines de milliers pour protester contre les attentats contre Charlie Hebdo, qui ont participé aux minutes de silence, déposé des fleurs et des mots de condoléances devant la rédaction du journal. Toutes ces personnes, si nombreuses, qui ont manifesté leur horreur devant les actes de quelques-uns.

Nous croyons en la démocratie et sommes prêts à la défendre. Nous pensons que celui qui veut faire évoluer la société doit le faire avec des arguments et des bulletins de vote, et non par la violence. Nous croyons en un état de droit, qui protège le faible face au fort, un état défendu par le courage de femmes et d’hommes comme Ahmed Merabet.

Alors ne prétendez pas qu’il y a l’ « occident » qui s’oppose à l’ « islam », que l’un est mauvais et l’autre bon, que les deux sont incompatibles. La ligne de front n’est pas là. Elle passe entre ceux qui acceptent les règles du jeu de la démocratie et ceux qui ne le font pas.

Elle sépare ceux souhaitent vivre et agir dans une société dans un climat de calme et de paix et ceux qui semblent vivre pour imposer leur volonté aux autres.

Il y a même en ce moment ceux qui considèrent que « nous » sommes d’une certaine manière responsables car « nous » les avons provoqués « eux », que c’est notre propre faute. Comme si le fait de caricaturer des prophètes ou d’autres figures saintes était un crime plus grave que de mettre fin aux jours de quelqu’un, ou du moins le justifiait en partie.

C’est une pensée grotesque.

Les démocraties occidentales, composées d’hommes et de femmes de toutes les couleurs et de toutes les religions, nés ici ou immigrés, ne prétendent pas être des sociétés parfaites. Mais elles ont construit la meilleure existence possible jusqu’à aujourd’hui. Chaque citoyen a le droit d’exprimer sa pensée, aucune loi n’opprime de manière systématique un genre ou une minorité religieuse. Toute personne majeure a le droit de participer à la manière dont la société est dirigée et les croyants, quelle que soit leur religion ont le droit et la possibilité de vivre côte à côte.

Ce sont nos valeurs communes, que nous soyons musulmans, chrétiens, juifs ou athées. Et c’était pour les défendre, contre eux, que le policier musulman Ahmed Merabet est mort en service.

Dagens Nyheter, le 8 janvier 2015.

 

 

Cette traduction par H.D., étudiant MEGEN, a été réalisée dans un but pédagogique et informatif. Si les auteurs du texte original en souhaitent le retrait, ils peuvent nous contacter.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s