Critique de film: Mænd og høns de Anders Thomas Jensen

Mænd & høns de Anders Thomas Jensen (titre international : Men and Chicken)
Danemark/Allemagne
5 Février 2016 (Danemark)/25 Mai 2016 (France)
104 minutes

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Mænd & høns (affiche danoise), Rolf Konow,  2015

 

Le cinéma moderne danois est incontestablement connu à l’étranger pour son registre dramatique, appuyé par des thèmes particulièrement difficiles à traiter comme la maladie, le meurtre, le sexe, la drogue, la folie, la politique ou encore l’isolement de personnages marginaux (entre autres réjouissances). C’est donc tout naturellement qu’Anders Thomas Jensen, réalisateur et scénariste de nombreuses comédies exportées principalement en Allemagne, en France et dans les pays anglo-saxons ( De grønne slagtere, 2004, diffusé en France sous le titre Les Bouchers Verts), aborde précisément les mêmes sujets dans ses œuvres, en particulier dans son dernier film Mænd & høns.
Les deux protagonistes sont Gabriel et Elias, deux frères danois socialement exclus de part leurs problèmes physiques et psychologiques. Par leur incapacité à former des relations, ils se retrouvent systématiquement en marge de la société, réunis seulement par la mort de leur père qu’ils apprennent être en réalité leur père adoptif.

Souhaitant découvrir le mystère qui entoure leur naissance (ils seraient demi-frères, fils d’un docteur en génétique), ils débarquent sur une île coupée du monde et rencontrent trois autres demi-frères dont le loisir principal semble être d’assommer le moindre intrus avec ce qui leur passe sous la main (généralement un animal empaillé). La communication entre les personnages passe donc autant par des séquences de poursuite très rythmées que par l’initiation à la philosophie des plus jeunes frères par Gabriel, professeur d’université. Les deux façons de communiquer sont placées sur le même plan dans la narration et s’alternent parfois au cours de la même séquence. Les mystères se dévoilent peu à peu dans une ambiance entre humour noir et pathos, avant de se terminer sur une scène dont le décor très lumineux met curieusement l’emphase sur le sous-titre du film :  Man vælger ikke selv sin familie (On ne choisit pas sa famille).

A l’image des thèmes traités, la comédie peut se révéler parfois très hétéroclite, brisant les barrières entre drame et comédie assez fréquemment. La narration suit l’idée d’un roman de formation, les personnages principaux entamant un voyage vers un lieu isolé pour en apprendre plus sur leurs origines et en sortir grandi d’une certaine façon. La morale dévoilée à la fin du film, le grain de l’image ainsi que la musique soulignent ce parti pris de la direction du film, étirant encore l’histoire dans ses paradoxes : entre comédie et drame, entre moments de violence particulièrement crus et silences complets (à la fois dans l’absence de parole et de musique). Le ton oscille entre des dialogues très courts dont l’humour est très loin de toute subtilité et des passages intenses plus mesurés qui permettent de passer le choc des blagues sur l’inceste et la zoophilie qui sont difficilement recevables sorties de leur contexte (encore une fois, cette liste de « thèmes » est loin d’être exhaustive). Il est d’ailleurs intéressant de noter que le film est considéré comme « tous publics » en France, alors qu’il est déconseillé au moins de 15 ans en Grande-Bretagne et au Danemark.

Ainsi, on retrouve un décor digne d’un polar nordique:un sanatorium sur une île isolée, avec nombre d’animaux empaillés, de bibliothèques remplies et d’une lumière tout à fait particulière que le réalisateur exploite particulièrement. L’isolement qui sert de cadre rapproche fatalement les personnages ostracisés et d’une certaine façon, sert de miroir à leur situation sociale : à la fois psychologiquement et géographiquement, ils ne peuvent entretenir de liens avec le reste de la population. Cependant, ces différences sont soulignées dans le film comme une force vitale, à l’image du bâtiment décrépi où grouillent quantité d’animaux de ferme. Sur un plan visuel, le film est donc particulièrement réussi et harmonieux, avec une photographie, des costumes et maquillages qui réussissent à combiner cette impression d’ancien, de fantastique, sans pour autant être trop sombre.

Par son absurde à la fois visuel et narratif et ses thèmes abordés, Mænd & høns est une oeuvre plutôt étrange dans le paysage cinématographique international qui pourrait surprendre les spectateurs qui ne sont pas habitués aux films d’Anders Thomas Jensen. L’humour noir, le rythme parfois inégal du film ainsi que ses personnages hauts en couleur n’ont de cesse d’étonner, alternant des dialogues courts, souvent crus et répliques dont le bon-sens rayonne dans la bouche de ces personnages souvent repoussants. Le film de Jensen parvient ainsi à faire régner un climat très étrange qui pousse du rire au malaise en un instant, et qui a le mérite de présenter une autre facette du cinéma danois, toujours visuellement très réussi, mais qui aborde ses thèmes d’une façon complètement différente avec son humour très particulier.

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Men & Chicken (affiche pour la Grande-Bretagne et les Etats-Unis), Rolf Konow, 2015.

Par Charlotte Piat

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