Stefan Zweig. Adieu l’Europe de Maria Schrader : le testament d’un auteur.

Date du 26 février 1942 par Dominique Natanson.

Entrefilet du journal collaborateur Le Petit Parisien annonçant la mort de Stefan Zweig, « écrivain juif » le 26 février 1942.

Le dix août dernier est sorti au cinéma Stefan Zweig: adieu l’Europe (Vor der Morgenröte) de Maria Schrader (actrice dans la série Deutschland 83 notamment). Ce biopic très informé retrace l’histoire de l’auteur (interprété par Josef Hader) depuis son arrivée au Brésil en 1936 jusqu’à son suicide à Petrópolis en 1942 avec sa compagne, Lotte (interprétée par Aenne Schwarz). Si ce film au premier abord peut sembler servir les détracteurs de Zweig qui l’accusent de lâcheté, il met en lumière progressivement la manipulation dont l’auteur a été l’objet.

Résumons d’abord le cœur du sujet : Stefan Zweig, auteur viennois de confession juive est contraint à l’exil en 1934 face à la montée du nazisme. Il part donc trouver refuge d’abord à Londres puis au Brésil avec Lotte, de vingt ans sa cadette. Il est en 1936 un invité de marque du congrès international de littérature qui se tient à Buenos Aires, en temps qu’écrivain en exil. Mais aucun membre de ce congrès ni personne d’autre, même après le début de la guerre ne parviendra à obtenir de Zweig une condamnation pure et simple de l’Allemagne. Là se situe le cœur du problème.

Maria Schrader décide de nous montrer que Zweig s’est suicidé non par lâcheté, mais par désespoir. En effet comme bien des auteurs germanophones dans les années 1930, Zweig est dépossédé de sa langue : l’allemand est considéré alors comme la langue des barbares. Il n’a donc plus voix au chapitre à la fin de sa vie. S’il persiste malgré tout à croire en l’humanité profonde des hommes, il ne supporte plus le poids de la culpabilité qui le ronge et que personne ne semble comprendre.

Josef Hader propose un personnage qui peine à s’affirmer, à s’exprimer – en somme, à se faire comprendre. Trois scènes notamment nous font sentir cette fragilité : la scène d’ouverture, avec cette immense table préparée pour Zweig et à laquelle il s’assoit comme s’il entrait dans une arène ; le passage au congrès des écrivains qui montre le malaise de Zweig par un plan en contre-plongée lorsqu’il est prit à parti en temps qu’écrivain germanophone en exil ; enfin, à New-York, lorsqu’il retrouve son ancienne compagne Friderike (interprétée par Barbara Sukowa), Zweig est de nouveau interrompu alors qu’il essaie d’exprimer son désarroi face à l’appel à l’aide de nombre de ses amis européens.

C’est la scène de clôture du film qui nous donne la clé de lecture la plus claire : Zweig et Lotte sont retrouvés morts dans leur demeure à Petrópolis. Nous connaissons tous la photographie de leur mort. Mais Maria Schrader fait le choix de la suggestion et non de l’image directe. Nous ne verrons jamais Zweig et Lotte directement. Nous n’aurons accès qu’au reflet que nous propose le miroir d’une armoire. Ce choix nous laisse entendre qu’à la fin de sa vie, depuis son exil et même dans la mort, Zweig n’a existé que par les discours que l’on avait à son propos. Il a été dépossédé de son statut d’homme pour être réduit à un statut d’auteur apatride refusant tout engagement.

« Né en 1881 dans un grand et puissant empire, il m’a fallu le quitter comme un criminel »

écrit Zweig dans Le Monde d’hier. Souvenir d’un Européen qui ne sera publié qu’après sa mort. Vor der Morgenröte, propose finalement un regard d’une grande finesse sur ce que Stefan Zweig en temps qu’homme a été et subit ; comme s’il mettait en image un testament très sobre, à l’image de son auteur.

Très personnellement, au premier abord, ce film m’a paru assez décousu, très froid et difficile à cerner. C’est en écrivant cette critique qu’un intérêt nouveau s’en est dégagé pour moi. A chacun donc, de se faire son idée.

Stefan Zweig : adieu l’Europe de Maria Schrader, 106 minutes, titre original Vor der Morgenröte: Stefan Zweig in Amerika, depuis le 2 juin en salle en Allemagne, depuis le 10 août 2016 en salle en France.

Voir la bande annonce du film.

Anne Pernas

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