Jonas Hassen Khemiri : en quête d´une identité dans une Suède multiculturelle

La littérature suédoise ne se limite pas à Strindberg et aux polars. La Suède a beaucoup évolué, et ses écrivains aussi. Voici le profil d´un écrivain suédois du XXIe siècle.

Qui devinerait qu´il se trouve dans ce paisible pays nordique un écrivain qui critique la Suède pour son racisme et ses inégalités. Effectivement, la Suède fait partie des pays les plus égalitaires et les plus émancipés d´Europe, mais il ne faut pas pour autant fermer les yeux sur les préjugés et les actes de discrimination qui existent et qui persistent dans ce pays depuis les premières vagues d´immigration. Jonas Hassen Khemiri est un jeune écrivain suédois qui commence sa carrière en 2003 avec le roman Ett öga rött (littéralement Un rouge œil). Dans son œuvre construite sur le rapport entre langue et identité, il s´exprime sur les sujets de l´immigration, de la post-immigration et de la discrimination, comme c´est le cas dans sa pièce de théâtre Invasion. Il traite aussi de sujets économiques, comme le chômage et le marché du travail ; sa pièce de théâtre Ungefär lika med (littéralement Approximativement égal à) en est une illustration. Il a déjà gagné de nombreux prix de littérature et connait un certain succès à l´étranger, entre autre en France, en Allemagne, aux Pays-Bas ou aux États-Unis.

Sur la discrimination, Khemiri nous offre en premier lieu un témoignage direct. Il a en effet lui-même été victime de discrimination à cause de son apparence. Né à Stockholm de mère suédoise et de père tunisien, il a toujours eu le sentiment d´être traité différemment à cause de la couleur de sa peau, ce sentiment qu´il décrit parfaitement dans sa lettre ouverte à Beatrice Ask. Dans ses œuvres pleines d´humour et de jeux de mots, écrites dans un langage riche et impressionnant, Khemiri aborde le fait que les personnes considérées comme «différentes» font l´objet de discrimination quotidienne, et font face à des préjugés émanant parfois même des sphères officielles de l´état. Cette problématique ne s´arrête pas ici, car Khemiri ne parle pas uniquement des immigrés ou des gens de couleurs, mais aussi de l´identité en général, et tisse un lien intéressant entre langue et identité. Il illustre à travers des exemples la manière dont nous avons appris à fonder notre identité sur l´image que la société nous renvoie de nous-mêmes. Son style d´écriture est léger et amusant, mais derrière ses dialogues drôles se cachent des pensés philosophiques sur une société certes moderne, mais pas suffisamment tolérante.

Khemiri se sert des particularités de chaque langue et de l´identité qu´elles véhiculent afin de donner de la profondeur à son texte. En mélangeant le suédois à d´autres langues, il enrichit le texte mais offre un véritable défi à ses traducteurs. Il écrit souvent dans différents dialectes suédois, et utilise des mots français, anglais ou arabes, ainsi que des néologismes et des gros mots de sa propre invention. Tout ceci rend la tâche particulièrement ardue aux traducteurs qui ont de nombreux choix à faire, afin de rester le plus fidèles possible à la pensée de Khemiri, tout en restituant aux lecteurs la légèreté et l´humour du texte original. C´est justement par le langage que Khemiri exprime l´identité de ses personnages, et c´est via le langage qu´on peut donc s´identifier à eux. Comme il l´a dit lors d´un entretien avec lemonde.fr, il est en contact avec la plupart de ses traducteurs, et considère que c´est indispensable étant donné le niveau de difficulté linguistique de ses œuvres.

Khemiri nous offre un point de vue critique sur une Suède qui ne serait finalement pas aussi tolérante qu´on l´imagine souvent, et nous offre une vision démystifiée de son pays. Ce faisant, il devient lui-même l´exemple du suédois pour qui ces questions sont essentielles, et il participe ainsi à l´amélioration de son pays à travers la littérature. Il nous fait prendre conscience que le chemin pour parvenir à une société véritablement égalitaire est encore long, et que chacun de nous doit faire un effort. Il nous rappelle avant tout qu´au-delà des incompréhensions causées par nos différences et la barrière des langues, il existe un monde splendide issu d´une société multiculturelle.


Les œuvres traduites en français:

  • Invasion ! – traduit par Susanne Burstein
  • Nous qui sommes cent (Vi som är hundra) – traduit par Marianne Ségol
  • L’Apathie pour débutants (Apatiska för nybörjare) – traduit par Marianne Ségol
  • J’appelle mes frères (Jag ringer mina bröder) – traduit par Marianne Ségol
  • Montecore, un tigre unique (Montecore: en unik tiger) – traduit par Lucile Clauss et Max Stadler
Photo par Frankie Fouganthin, 19/08/2014

Jonas Hassen Khemiri, 19/08/2014, photo par Frankie Fouganthin

 

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