Rencontre Littéraire avec l’auteur Hans-Ulrich Treichel: « Tagesanbruch »

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Source image : Communication Maison Heinrich Heine Paris

Nous avons assisté à une rencontre avec l’auteur Hans-Ulrich Treichel, organisée par la Maison Heinrich Heine le 20 octobre à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, Tagesanbruch – littéralement, „le lever du jour“.

La rencontre était animée par Bernard Banoun, directeur de l’UFR d’études germaniques et nordiques à l’Université Paris-Sorbonne, lui-même auteur et traducteur. La présentation et la discussion se sont déroulées entièrement en allemand tandis qu’une interprète assurait la traduction en simultané, des casques étant disponibles pour les personnes souhaitant en bénéficier.

Tagesanbruch s’inscrit dans le courant de la littérature de l’exil, de l’immigration. Le thème principal est le fameux Kriegstrauma, „le traumatisme de la guerre“, très présent en littérature allemande.

Dans un récit à la première personne, Treichel nous livre les pensées les plus intimes d’une mère veuve, au chevet de son fils décédé. Ayant accompagné son fils adulte tout au long de sa maladie, elle ne peut se résoudre à appeler un médecin le soir où celui-ci a rendu son dernier soupir, et décide d’attendre pour cela le lever du jour. Elle s’adresse ainsi à lui tout au long de la nuit, dans un monologue libérateur, évoquant des souvenirs de la guerre, de leur vie dans les années 1950, de sa fuite avec son mari de la Pologne vers l’Allemagne… Cette femme met pour la première fois des mots sur des événements l’ayant profondément marquée en se confiant à son fils mort, mais surtout à elle-même.

Présentation et lecture d’un passage du livre

Bernard Banoun a commencé par nous présenter l’auteur, son oeuvre et son parcours. Treichel, enseignant et chercheur à l’Institut allemand de Littérature de Leipzig, a une oeuvre très riche et diversifiée depuis la fin des années 1970.

Avant de publier plusieurs romans – ainsi que de nombreux ouvrages sur la littérature allemande, l’auteur avait commencé par la poésie lyrique et a été librettiste. Dans son premier roman à succès, Le disparu (1999), il revient sur les traumatismes de l’Histoire à travers une fiction mettant en scène un garçon de treize ans racontant comment ses parents ont perdu son frère aîné pendant leur fuite à la fin de la guerre.

Après nous avoir présenté le fil conducteur ainsi que les idées principales du récit, Treichel a entrepris de nous faire une lecture des sept premières pages. Le personnage de la mère évoque de manière très émouvante des souvenirs douloureux de la situation précaire dans laquelle se trouvait la famille à leur arrivée en Allemagne, mais aussi, avec tendresse, l’enfance de son fils, s’adressant directement à lui comme s’il pouvait l’entendre.

Elle lui avoue des choses qu’elle avait à l’époque préféré lui cacher, répétant que „l’on ne peut pas tout expliquer à son enfant“, pour finalement s’avouer que „l’on ne peut pas tout expliquer à soi-même“.

Un sentiment de regret est nettement perceptible tandis qu’elle se confie enfin à son fils, comme pour se libérer d’un long silence pesant. La formulation fréquente „im kalten Wohnzimmer“ (littéralement, „dans ce salon froid“), employée de manière juxtaposée lors de l’évocation de souvenirs personnels, peut être interprétée comme un sentiment d’enfermement intérieur. La lecture à voix haute de l’auteur était chargée d’émotion et permettait sans difficulté une immersion totale dans le récit.

Discussion avec l’auteur

Cette lecture a été suivie d’une discussion avec l’auteur. Nous avons recueilli de manière synthétique les réponses aux questions posées à Treichel tout d’abord par Bernard Banoun, puis par le public.

Questions posées par Bernard Banoun :

Adopter le point de vue de la mère, en inversant ainsi la perspective générationnelle, répondait-il à un besoin particulier ?

Bien qu’il soit fictif, ce roman porte en lui un noyau autobiographique. Je me suis inspiré de l’histoire de mon frère aîné perdu pendant la fuite à l’ouest. Mes parents avaient confié ce bébé de quinze mois à des amis et ne l’ont jamais retrouvé.

Ne pas raconter peut avoir un très grand impact sur l’ambiance familiale.

Mes parents nous ont toujours raconté que ce frère aîné était mort de faim. J’ai découvert la vérité grâce à des documents de la Croix Rouge. Ne pas raconter peut avoir un très grand impact sur l’ambiance familiale. Tout cela m’a apporté de la matière pour un récit, j’ai pu me raconter à moi-même ce que j’avais vécu. L’écriture de ce livre a été très importante pour moi car elle m’a permis de combler un vide. J’ai certes adopté le point de vue de la mère, mais une autre perspective transparaît, celle de l’enfant qui se sent menacé par cet autre fils disparu.

Ma prochaine question porte sur la théâtralité. Voyez-vous aussi ce monologue de la mère comme un monologue de théâtre ? Comme Goethe le décrivait pour la nouvelle, le récit est marqué par un moment « inouï » qui vient tout perturber. Pensez-vous que votre roman ait une proximité avec ce genre ?

Pendant l’écriture, je n’ai pensé qu’en termes de monologue intérieur. La mère n’est pas folle, elle ne parle jamais à voix haute. Elle se rend compte qu’au fut et à mesure de sa pensée, elle parle de moins en moins à son fils et de plus en plus à elle-même, au point de ne plus dire « tu ».

L’événement incroyable arrive bien à la fin. Il s’agit d’un crime lié à la menace de mort, au viol de la mère par des soldats russes. Il fallait raconter ce qui doit être dit mais reste dur à dire.

[La disparition de mon frère] n’est pas un traumatisme, mais peut-être bien la transmission d’une expérience traumatisante.

Vous parlez de blocage. En même temps, tout est communiqué dans votre roman, même si ce n’est pas nécessairement par les mots. Il y a eu beaucoup de recherches sur le non-dit transmis entre les générations. Le passage que vous avez lu évoque ces villages polonais d’où viennent les grands-parents et qui ne sont pas mentionnés par les livres d’histoire. L’Histoire est-elle finalement autre chose que l’Histoire racontée ?

C’est une question très vaste et je ne suis pas sûr de pouvoir y répondre. J’avais une maison à la campagne. Les forêts et les champs alentour donnaient un sentiment d’espace, tout semblait très vaste. J’y avais surtout une impression de vide, je sentais qu’il me manquait quelque chose. Je me suis rendu compte que ce vide était lié à mon histoire familiale, à la disparition de ce frère. Ce n’est pas un traumatisme, mais peut-être bien la transmission d’une expérience traumatisante. Walter Benjamin a écrit, vis-à-vis de 1914, que l’impossibilité de parler n’est pas due au fait que l’on n’ait rien à raconter. Au contraire, c’est parce qu’on a trop vécu et trop à raconter qu’on est incapable de le faire. Je pense qu’il en a été de même avec mes parents.

A côté de cette vue intime, vous donnez beaucoup de détails dans votre description du miracle économique. Pensez-vous que les petites villes et les provinces nous livrent une image plus réaliste de l’Allemagne que celle délivrée par les grandes villes ?

Je suis originaire d’une petite ville que je voulais absolument quitter. On avait lu Aragon, vu les jeunes de 68 au quartier Latin (je suis plutôt de 72), on voulait tous aller à Paris. Il y avait aussi des métropoles comme Rome ou Berlin Ouest. Pour ma génération, c’était des lieux d’actualité historique et politique. Dans les grandes capitales, on rétrécit tout, on transforme tout en province : on achète toujours notre journal dans le même magasin, on promène son chien aux mêmes endroits. A moins de vouloir explorer. La grande ville devient alors un moyen de lutter contre sa propre « provincialité».

Les étrangers nous donnent le sens de la famille, de l’émotion, quelque chose qui nous manque.

Ma dernière question concerne le sujet des réfugiés. En France, on entend souvent parler de l’Allemagne qui accueille les migrants en souvenir des expulsions de l’après-guerre. Je pense que les français sont plus ouverts que ce que veulent nous faire croire les politiciens. Quelle est votre opinion ?

Je pense qu’en Allemagne de l’Ouest, la société est depuis longtemps partagée entre Allemands et étrangers, et que leur voisinage est tout à fait normal. Dans mon livre, cela se traduit par le personnage de la vieille dame qui s’occupe des enfants de ses voisins tunisiens. Je la surnomme « la mère des mères » (« die Mutter der Mutter »). Les étrangers nous donnent le sens de la famille, de l’émotion, quelque chose qui nous manque.

Le XXème siècle est un siècle de catastrophes marqué par des guerres mondiales, par ces expulsions et ces grandes fuites. Il faut s’attendre à ce que ce soit la même chose avec le XXIème siècle.

Je me suis intéressé assez tardivement au thème de l’immigration, tout comme j’ai mis du temps à m’intéresser à l’histoire de mes parents et de mon frère. Il m’a fallu du temps pour leur demander où ils étaient nés, et encore plus de temps pour me rendre moi-même dans ces lieux, en Pologne et en Ukraine.

On peut opposer le mythe des lieux perdus oubliés par les livres d’histoire aux grandes capitales. Ce sont ces dernières qui m’intéressent le plus. Mais la fuite et les réfugiés sont des thèmes de notre histoire. Le XXème siècle est un siècle de catastrophes marqué par des guerres mondiales, par ces expulsions et ces grandes fuites. Il faut s’attendre à ce que ce soit la même chose avec le XXIème siècle : Ban Ki-moon affirme que 500 millions d’Africains vont migrer vers notre continent à cause des problèmes climatiques. La littérature commence à s’intéresser à ces problèmes.

Questions du public :

Pour vos parents, ne pas raconter était-il un mécanisme de protection ?

Il y a eu un sentiment de culpabilité à l’idée de ne pas avoir pu protéger son enfant. Il y a aussi ce sentiment de honte lié au viol. Ma mère devait avoir l’âge de mes étudiantes quand c’est arrivé, soit une vingtaine d’années. A l’époque, beaucoup de femmes ne pouvaient pas en parler à cause de la honte, d’autant plus qu’elles étaient très chrétiennes et que leur croyance renforçait encore ce sentiment.

Monsieur Banoun a parlé de votre activité de professeur à Leipzig. Comment parvenez-vous à rendre compatibles votre profession et votre travail d’écrivain ?

Je dispose de congés payés et de possibilités d’années sabbatiques. Mais ma situation de contraintes me semble plus productive que la totale liberté dont disposent certains écrivains. Je pense qu’il faut une tension intérieure pour être productif. On se lève le matin et il faut absolument qu’on écrive.

Pensez-vous qu’une thérapie aurait justement amorti cette tension et cet élan créatif ?

Les conflits ont un effet paralysant lorsqu’on les traite en analyse. Il est important de pouvoir jouer avec son inconscient si on a peur de soi-même et de ses propres abîmes. La psychanalyse mène peut-être à plus de censure. La question « pourquoi écrivez-vous ? » m’a toujours intéressé, mais il est dur de dire d’où vient ce besoin.

Le problème du sujet est souvent un problème de censure. Quand je demande à mes étudiants s’ils auraient un sujet sur lequel écrire, ils répondent « oui, il y a quelque chose, mais je ne peux pas en parler ».

Vis-à-vis du sujet que vous avez-vous-même choisi, celui des réfugiés de l’Est, votre choix répond-t-il à une demande de la population et du lectorat ?

Non, je n’ai pas pris un sujet intéressant d’un point de vue commercial. Je ne suis pas stratégique, car j’écris ce que je voudrais écrire. Je ne voulais pas être seulement auteur. J’ai fait ma thèse sur Wolfgang Koeppen, car il a lui-même eu beaucoup de problèmes avec l’écriture. Il a écrit trois romans, puis plus rien pendant quarante ans. Quand je lui ai rendu visite, c’était déjà un vieil homme qui écrivait depuis les années 1930. Il m’a donné deux conseils : n’essaye jamais de vivre de l’écriture et ne bois jamais de beaujolais nouveau. Je m’y suis tenu.

Nos impressions :

Laura :

Je me suis rendue à cette rencontre littéraire sans avoir jamais entendu parler de l’auteur. Je serais passée à côté de quelque chose si je n’avais pas eu la curiosité d’assister à un événement au sein de la Maison Heinrich Heine. L’efficacité de la narration, très prenante, laconique mais chargée d’émotion, m’a permis d’entrer dans l’univers de l’œuvre en quelques phrases. J’ai aussi beaucoup appris sur le mythe des lieux perdus de l’Histoire et je pense que cette rencontre contribuera à ma réflexion critique sur des questions d’actualité vis-à-vis des migrants, des réfugiés climatiques et des guerres.

Cette rencontre n’était pas seulement chargée d’enjeux historiographiques ou politiques, et j’y ai d’abord trouvé mon compte d’un point de vue littéraire. Le rapport qu’entretient Hans-Ulrich Treichel avec son frère disparu n’est pas sans me rappeler celui qui unissait d’autres auteurs ou personnages à leurs proches, ne serait-ce qu’avec l’exemple d’Annie Ernaux qui n’a jamais connu sa sœur Ginette, morte avant sa naissance. Selon elle, écrire sur Ginette est un moyen de la tuer une deuxième fois pour se débarrasser de ce fantôme qui la hante, en plus de se tuer elle-même, l’enfant culpabilisée, pour renaitre plus forte.1 Les paroles de Hans-Ulrich Treichel, lorsqu’il parle du besoin d’écrire sur ce frère disparu pour combler un vide, me rappellent beaucoup le travail d’Ernaux.

Enfin, j’ai trouvé un grand intérêt pédagogique dans l’observation de l’interprète, car son travail est oral et immédiat tandis que le Master Megen nous prépare davantage à traduire à l’écrit.

Je suis très satisfaite de cette rencontre littéraire et je ne peux qu’encourager à découvrir l’œuvre de Hans-Ulrich Treichel.

Manon :

Je n’avais encore jamais assisté à une rencontre littéraire sans connaître l’auteur et étais assez curieuse de voir ce que cela pouvait m’apporter. J’ai été très satisfaite de constater que la première partie de la rencontre, au cours de laquelle l’auteur et son œuvre on été présentés, était très complète, m’offrant ainsi des conditions optimales pour une bonne immersion, ainsi que pour la compréhension de l’œuvre, pendant la lecture d’un passage de celle-ci. L’univers de Treichel ainsi que son style d’écriture m’ont immédiatement captivée. J’ai été très sensible au thème du non-dit, de l’incapacité de parler, et à la façon dont il a été traité par l’auteur. Les autres sujets abordés dans le récit, par exemple l’émigration, l’impact du traumatisme de la fuite qui se transmet de génération en génération, méritent justement d’après moi d’être thématisés, et le point de vue de la littérature offre pour cela une belle perspective.

Si la présence importante d’éléments autobiographiques dans Tagesanbruch ainsi que dans ses autres écrits m’ont interpellée et touchée, je me suis d’autant plus sentie privilégiée – par rapport aux lecteurs n’ayant pas eu la chance d’assister à une telle rencontre par exemple – du fait que l’auteur s’est livré à son public avec sincérité et générosité, n’hésitant pas à se confier sur des éléments de sa vie ainsi que sur ses convictions profondes afin de répondre aux questions avec précision. Pour résumer, cette rencontre littéraire a été l’occasion idéale de découvrir un auteur qui gagne à être connu.

Par Manon Bergé et Laura Dutech Perez

1On peut notamment lire des extraits sur Ginette dans les œuvres Les Années ou Ecrire la vie

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