Rencontre avec Wiener Blond, le groupe autrichien qui décoiffe

Profitant d’un séjour à Vienne en octobre dernier, je contacte le groupe de musique Wiener Blond avec l’idée de les interviewer. Après avoir échangé quelques courriels, Sebastian me donne rendez-vous au Hidden Kitchen, un café-cantine au 18 de la Invalidenstraße dans le 3ème arrondissement de Vienne. C’est un endroit agréable et lumineux où l’on peut prendre un café, manger une part de gâteau ou bruncher entre amis. Très ponctuels, Verena et Sebastian m’attendent patiemment près de la fenêtre, le tutoiement se fait très naturellement et l’entretien, loin de suivre l’ordre des questions préparées en amont, laisse place à une conversation très détendue.

Qui sont-ils ?

C’est à l’Académie de musique et des Arts du Spectacle de Vienne que les routes de Verena Doublier et Sebastian Radon se croisent. «Nous avions le même professeur de chant. Il nous a « accouplés » musicalement » explique Sebastian. « Ça commence avec la musique, puis les amitiés se développent au-delà de l’université » ajoute Verena. Sebastian avait déjà une idée assez précise de ce qu’il voulait faire : «de la musique pop avec une touche viennoise». Je vous invite à ce propos à écouter la cinquième chanson du premier album qui a pour refrain « ich fühle mich gefangen in den Ruinen des Austropop » (je me sens comme emprisonné dans les ruines de la pop autrichienne). S’ils utilisent aussi les percussions, le cajón, le piano ou le ukulélé, leur musique est essentiellement vocale : le beat-box y tient une place importante et, enregistrant leurs voix avec le loops, ils créent des rythmes grisants et des mélodies entêtantes.

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© Konstantin Reyer

Pourquoi Wiener Blond?

Le choix du nom m’interpelle: Wiener Blond, c’est littéralement « blond viennois » et pourquoi pas « châtain salzbourgeois » ou « roux grazois« ? Verena m’en raconte la genèse: «nous avions, trois semaines après notre rencontre, notre première prestation. On a dû chercher un nom car on utilisait alors encore Verena Doublier et Sebastian Radon; ce n’était pas vraiment palpitant. Mais il était déjà clair que l’on chanterait en allemand et que l’humour aurait une place importante». Sebastian fait remarquer : «il y a des groupes dont le nom semblerait vraiment étrange s’ils n’étaient pas devenus célèbres: die Ärzte (litt. Les médecins) die Toten Hosen (litt. Les pantalons morts) » et Verena d’ajouter «Red Hot Chili Peppers».  «On avait quelques idées de noms à l’époque mais ils étaient tous mauvais : Schnitzelfresser (litt. les bouffeurs de Schnitzel), die Kaffeehausspekulanten (litt. Les spéculateurs des cafés) ». Mais le nom du groupe est aussi une allusion à une valse de Strauss: Wiener Blut (Sang viennois). L’évocation historique et le détournement humoristique sont deux traits propres aux  chansons de Wiener Blond, c’est donc tout naturellement qu’on les retrouve dans le nom du groupe.

Vienne

Nombreuses sont leurs chansons qui parlent de Vienne. Tantôt avec une certaine tendresse, tantôt avec ironie. J’ai voulu savoir plus précisément quel était leur rapport à cette ville. Éprouvent-ils une forme d’amour-haine pour la ville ? Verena raconte: « il y a toujours des phases où la ville tape sur les nerfs ; tous ces gens mesquins, agaçants et antipathiques, et il y a des phases où on ne le remarque plus car on s’y est habitué. En soi, la ville est très sympa. Vienne est la seule grande ville d’Autriche, un peu provinciale. On croit qu’on a de l’importance mais on n’est qu’une petite tâche sur la carte. On nous confond souvent avec l’Australie. Nous ne sommes pas très importants mais l’histoire est très forte. A Vienne, on célèbre le passé et l’Art et on se sent protégés. »

Sebastian, qui vient de Basse-Autriche – l’Etat fédéral qui entoure Vienne- se voyait déjà vivre dans une grande ville animée où les opportunités sont plus nombreuses. Après avoir postulé pour des écoles d’Art dramatique à Berlin, Hambourg et Munich, c’est presque par hasard qu’il s’est retrouvé dans la capitale autrichienne. « On arrive à Vienne et on en part pas si facilement. Un jour, elle devient ta ville et j’ai maintenant du mal à m’imaginer vivre ailleurs. »

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Vienne, Karlsplatz

Les clips

Les clips de Wiener Blond se distinguent par leur travail esthétique, leur humour et leur façon de jouer avec les symboles et les clichés liés à l’Autriche. Verena et Sebastian m’ont parlé de leur travail avec la vidéo.

Dans Kaaner Waas Warum, Sebastian et Verena découpent, garnissent et referment mécaniquement des petits pains avec du jambon et des cornichons : voilà l’iconique Wurstsemmel, un des symboles de la gastronomie autrichienne. Cette tranche de viande que Verena décrit comme « une bouillasse avec tout ce que tu peux t’imaginer d’horrible » fait aussi allusion à la série TV Rex dans laquelle le héros éponyme, un berger allemand, en mange régulièrement. Le réalisateur du clip avait d’abord eu une idée plus sanglante: il avait proposé de tourner la vidéo dans une charcuterie et de frapper des Schnitzel. Sebastian et Verena n’étaient pas vraiment enchantés à l’idée de frapper des escalopes. Le Wurstsemmel s’est alors présenté comme une sorte de compromis.

Le clip de Der Letzte Kaiser prend pour décor les rues, les places et les parcs emblématiques de la capitale autrichienne. Verena et Sebastian apparaissent au début du clip comme deux statues de cire dans un musée. Dépoussiérés par le gardien -Pygmalion accidentel-, ils prennent vie. Ce couple suranné et anachronique déambule avec une certaine candeur dans le Vienne d’aujourd’hui. Ils traversent la ville en calèche et en métro, s’offrent un moka au Café Sperl et une barbe-à-papa au Prater. A l’aide d’un appareil photo à soufflet, on les voit faire leur portrait devant la cathédrale St Etienne puis un selfie dans le parc du château de Schönbrunn. Ainsi Wiener Blond, avec ces deux personnages d’un autre siècle, s’amuse de l’image de ville-musée de Vienne et nous propose un clip plein d’humour et empreint d’une nostalgie tendre.

C’est probablement le clip de Süßer qui est le plus déroutant. Dans un espace qui ressemble autant à un abattoir qu’à une morgue, un homme et une femme sont aspergés par un liquide sucré rose venu du plafond. Sebastian m’explique que cette vidéo est inspirée par l’obsession des Viennois pour la mort. On peut, en outre, voir dans cette composition de nombreux éléments qui font allusion au jardin d’Eden: le couple, le serpent et même les petites feuilles de vigne sur les sous-vêtements des danseurs. Le Punschkrapfen –ce biscuit au chocolat, à la confiture et au rhum, enrobé d’un glaçage rose- peut être vu ici comme le fruit défendu.  Les deux chanteurs citent Thomas Bernhard: « les Autrichiens sont comme des Punschkrapfen : roses à l’extérieur, marron à l’intérieur et toujours un peu alcoolisés ». Pour les plus curieux des lecteurs et lectrices, voici les ingrédients nécessaires à la préparation du liquide rose utilisé dans le clip : du jus de betterave, de la farine et de l’eau. Si vous comptiez vous en enduire, comptez 45 minutes de douche pour vous en débarrasser.

S’il est évident qu’ils prennent plaisir à tourner les clips (l’expérience du jus de betterave mise à part), Sebastian et Verena tiennent à me rappeler qu’ils sont avant tout chanteurs. «Les gens sont de plus en plus fixés sur l’image. Le visuel occupe une place toujours plus importante. Mais nous sommes musiciens et on se réjouit que les concerts live continuent à avoir du succès. Il se passe quelque chose sur scène et l’essentiel, c’est la musique. »

Zwa

Alors que je les interroge sur leurs projets, ils m’annoncent la sortie d’un deuxième album pour la fin du mois de novembre 2016 : Zwa (Zwei en allemand standard). Sur la pochette, on peut voir deux champignons. Qui connait la cuisine de Sebastian saura reconnaître la nappe à carreaux, le sel et le poivre. «Quand on dit de quelqu’un qu’il est un champignon en Autriche, c’est qu’on ne le prend pas trop au sérieux». Les titres de ce deuxième album sont évocateurs : Fieberblase (bouton de fièvre) ou Das Schwarze Loch (le trou noir). Ils me présentent les thèmes abordés dans les chansons : Ottakring, le 16ème arrondissement de Vienne, un trajet dans la ligne de métro 6, la ville de St Pölten. Sebastian explique que les textes écrits par Verena ont souvent un double sens de lecture. Risibisi, une spécialité à base de carottes et de petits pois, n’est pas seulement une chanson sur le plat autrichien mais aussi un prétexte pour montrer du doigt l’étroitesse d’esprit des Viennois qui s’irritent pour de tout petits problèmes. La chanson Ich Muss Immer Was Anziehen (il faut toujours que je porte quelque chose) semble au premier abord être une chanson légère sur le nudisme, puis on comprend au fur et à mesure qu’elle aborde la question de la culpabilité que l’on peut avoir à porter des vêtements conçus par des enfants au Bangladesh.

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Zwa, le deuxième album

Le mot de la fin

Je leur ai demandé dans quelle mesure la langue pouvait être une barrière à la compréhension de leurs textes. Que dire aux lecteurs et lectrices du blog MEGEN qui ne comprennent pas le dialecte viennois ? «La musique venue d’un autre pays, même si on ne comprend pas la langue, transporte avec elle un sentiment de vie» répond Verena, «par exemple le flamenco ou le fado».

Je pense moi aussi comme Verena qu’il est possible de saisir la portée humoristique de leur musique et l’on peut, sans comprendre chaque détail, prendre plaisir à explorer leur univers tissé de symboles et traversé par des images. Trouvant le mot de la fin, Sebastian prend un air solennel et parle ainsi : «Chers Européens, venez à Vienne, allez dans un café traditionnel, commandez un café, et vous saurez ce qu’est l’âme viennoise.».

Quelques liens:

Le site de Wiener Blond

Le soundcloud de Wiener Blond

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2 réponses à “Rencontre avec Wiener Blond, le groupe autrichien qui décoiffe

  1. Pingback: Stefanie Reinsperger, la coqueluche du Volkstheater de Vienne | Master MEGEN·

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