Mais qui es-tu, Gertrude Sandmann?

Berlin, dernier dimanche d’octobre. J’attendais Daniel qui était en retard. Nous avions rendez-vous à la station Eisenacher Straße. J’avais rencontré Daniel la veille dans un café où nous avions discuté quelques heures. Une rencontre ordinaire, hasardeuse, sociale, comme il s’en fait des milliers d’autres à chaque heure du jour dans cette grande ville infusée de la plus tendre des insouciances. Ce soir-là il était prévu d’aller prendre un verre et comme mon nouvel ami tardait à venir je décidai de me promener seul le long d’une des rues adjacentes à la station. Je partais explorer un nouveau monde. Je découvrais ainsi parsemées derrière une vitrine les couleurs éclatantes d’un magasin de cerf-volants, un peu plus loin une bonne odeur de Kébab s’échappait veloureusement d’une échoppe et faisait frissonner mes sens. Au moment de faire demi-tour pour regagner le lieu du rendez-vous, mon regard fut soudainement happé par un étrange carré de lumière qui semblait s’extraire d’un mur autrement bleu comme la nuit. Ce halo exerçait sur moi une attraction de plus en plus forte, mon corps tout entier métamorphosé en un insecte nocturne avançait comme hypnotisé par l’horizon du carré lumineux… 

gertrude-sandmann-eisenacher-strasse

Au 89 Eisenacher Straße, une élégante plaque murale renseigne le flâneur berlinois sur un ancien locataire de l’immeuble bleu. Au quatrième étage, une certaine Gertrude Sandmann habitait cette rue du quartier de Schöneberg de 1945 jusqu’à sa mort en 1981. Au centre de la plaque une citation semble exprimer à elle seule la dimension tragique d’une destinée: ,,Auch für mich ist die Welt nicht heil, Aber gerode darum suche ich in dieser Unheil-Welt das tröstliche, Noch Heile.’’ Des jours infiniment moins insouciants que ce soir paisible du mois d’octobre refaisaient soudainement surface. Je méditai un bref instant cette plaque et décidai à l’aide de mon smartphone de mener l’enquête sur ce personnage. Je voulais en savoir plus et connaître avec exactitude la trajectoire de cette femme presque inconnue dans le Berlin du siècle dernier. 


Gertrude Sandmann, Mädchen mit Florentiner Hut (Auschnitt), 1933, 58 x 48Gertrude Sandmann, Mädchen mit Florentiner Hut, 1933, 58 x 48


Gertrude Sandmann naît un dimanche du mois d’octobre 1893. Le hasard lui attribuera une combinaison identitaire bien peu favorable si on la ramène au lieu et à l’époque de sa naissance. Gertrude était une femme, juive, sensible et lesbienne dont l’existence terrestre fut perturbée par la barbarie grotesque des humains. Les quelques fragments biographiques dont nous disposons à son sujet font apparaître l’image d’une nature forte, volcanique, une comète qui malgré le désastre a continué de croire à la vie en trouvant un refuge dans l’éros, l’engagement politique, l’art. C’est à la peinture que Gertrude consacrera sa vie. C’est pourtant dans l’Allemagne du début du XXième siècle un choix de carrière difficile à assumer en tant que femme. En effet la prestigieuse Akademie der Künste de Berlin était jusqu’alors exclusivement réservée aux hommes. Gertrude Sandmann sera dans un premier temps initiée à la Verein der Berliner Künstlerinnen, une école fondée en 1867 et qui en réaction à la société machiste accueillait exclusivement des femmes. Ces années de formation marqueront durablement à la fois l’oeuvre artistique et l’engagement féministe de Gertrude. Cette association réservée aux femmes a joué un rôle essentielle dans la formation de grandes artistes allemandes telle que Paula Modershohn-Becker récemment exposée au Musée d’Art Moderne de Paris mais encore Käthe Kollwitz dont la notoriété ainsi que l’avènement de la République de Weimar participeront en 1919 à l’ouverture des Académies des Beaux-Arts au genre féminin.

La condition des femmes connait une amélioration significative sous la République de Weimar proclamée en 1918. Il en va de même pour les homosexuel(le)s. Berlin est alors une ville au moins aussi effervescente qu’elle ne l’est aujourd’hui. L’insouciance retrouvée. Le Berlin de Weimar est une parenthèse de liberté: die Gedanken Sind Frei ou Just a gigolo. Un climat de tolérance permit l’émergence d’une certaine culture homosexuelle et transsexuelle qui pouvait s’exprimer dans les cabarets. La nuit, des perruques, une paire de talons léopard, un peu de jazz, une fête. Cette époque marque aussi les débuts de la psychanalyse et d’un questionnement nouveau autour de la sexualité. C’est bien sûr une période très prolifique pour Gertrude Sandmann, elle a de nombreuses amantes dont elle esquisse parfois le portrait. Elle fait également la rencontre d’Hedwig Koslowski avec qui elle se liera d’une amitié plus profonde. Malheureusement, le vent de l’histoire tourne et ce Berlin radieux n’avait plus qu’une heure à vivre avant l’orage. La métropole à l’aube du nazisme, si bien décrite par Christoffer Isherwood dans la nouvelle Goodbye to Berlin, est rongée par les conséquences de la crise économique de 1929, la frustration et l’antisémitisme. Les nazis arrivent au pouvoir et mettent fin à la parenthèse libérale de Weimar. Très vite Gertrude Sandmann va se retrouver persécutée en tant que libre-penseuse, juive et homosexuelle. En 1935, les lois de Nuremberg lui interdisent d’exercer une profession simplement parce que juive. Elle entre dans la clandestinité et son existence est menacée. Le chaos est partout, Unheil-Welt. Malgré les restrictions matérielles Gertrude Sandmann continue de dessiner au fusain noir, à l’instar de Käthe Kollwitz. Il s’agit d’entretenir la vie, l’espoir, la délicatesse dans un monde perdu, des traits de femmes, une fleur, le soleil dans un couloir. Pendant la guerre elle fut cachée par son amie Hedwig Koslowski. Gertrude Sandmann rusa la Gestapo en mettant en scène un faux suicide et évita ainsi la déportation vers une mort certaine. Son intelligence et ses amis la sauvèrent. Après la guerre, Gertrude reprendra son activité de peintre et produira une oeuvre aussi dense que variée. Installée à Berlin Ouest dans le quartier de Schöneberg elle prendra part à un mouvement féministe, Lesbos 74, revendiquant des droits aux homosexuels jusqu’à sa mort en 1981.

Les quelques bribes biographiques que la mauvaise connexion de l’internet de mon smartphone avait bien voulu me transmettre m’apparurent comme une leçon de vie. Je voyais l’analogie entre la vie de cette artiste belle et banale parmi des milliers d’autres et la mienne. Moi qui trainais mes sneakers, insouciant dans un Berlin où je pouvais aimer et flâner à loisir comme elle le fit à sa manière en son temps. Et puis le ciel noir, celui de son époque et celui d’aujourd’hui qui se profile. Un ciel incertain, un ciel de colère qui envoie ses foudres stigmatisantes sur les musulmans de France et d’ailleurs, sur les homosexuels de Moscou et ceux du Zimbabwe. Les nuages du replis sur soi qui s’épaississent d’année en année, les cumulonimbus de l’abrutissement des masses et du rejet de l’autre. La démocratie menacée. Ce ciel noir est effrayant.

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