Soirée littéraire plurilingue « Lire le son » : la traduction en chanson

La soirée tenue le vendredi 18 novembre à l’Institut Goethe était l’occasion de découvrir quatre poètes : Ulrike Draesner, Ian Monk en binôme avec Frédéric Forte, Bénédicte Vilgrain et Charles Bernstein, tous unis par leur passion pour la traduction « homophonique », une pratique valorisant les sonorités entre les langues.

Inscrit dans le colloque « Sound/Writing (de la traduction homophonique)[1] », cet événement était animé en français par Vincent Broqua[2] et Dirk Weissman[3].

Ulrike Draesner : les Beatles en allemand

A onze ans, Ulrike Draesner se voit offrir une cassette des Beatles dont elle traduit les chansons « de manière radicalement sémantique »[4] et malgré une maîtrise encore rudimentaire de l’anglais.

Ses efforts, semble-t-il,  n’ont pas été vains, puisqu’en 2014, elle publie le recueil Subsong qui inclut une section de traductions homophoniques allemandes des textes des Beatles.

Cette rencontre littéraire est l’occasion de nous en faire découvrir une partie : pour la chanson « Yellow Submarine » (« Gelbe Suppmarie »), « In the town where I was born/ Lived a man who sailed to sea » est traduit par « In den Au’un wo ich war sporn/ Mann im Lift  « hu ! » sagte « sieh ! » ».

Lire les Beatles en allemand, c’est aussi rappeler que leur passage à Hambourg en 1960 a été décisif pour leur carrière: c’est notamment dans cette ville qu’ils rencontrèrent Ringo Star, alors bassiste du groupe Rory Storm and the Hurricanes.

Ian Monk et Frédéric Forte, le comique de l’exercice de style :

Membres de l’Oulipoces deux personnages ont tous deux fait de la musique à côté de leur activité littéraire. Ils sont, de ce fait, bien placés pour s’intéresser à l’étude des sonorités. Ian Monk, de langue maternelle anglaise, a notamment traduit Hugo Pratt (créateur de Corto Maltese) et Georges Perec.

Le binôme se livre à divers exercices de styles, l’un d’eux consistant à lire un même poème en anglais et en français. Une langue ne doit pas traduire l’autre, les deux se complètent de manière à faire ressortir l’ambiguïté de leur sonorité vis-à-vis de l’autre langue.

Par exemple, « chair », l’objet « chaise » que Ian Monke évoque en anglais, devient « chaires et poussières » lorsqu’il est repris par Frédéric Forte, de même que « us », « nous » en anglais, est ensuite répété dans « us et coutumes » en français.

L’effet est souvent curieux, les combinaisons inventives au point de susciter les rires.

Bénédicte Vilgrain : la confrontation à « l’Autre »

Responsable de la maison d’édition théâtre typographique qui joue un rôle majeur dans le milieu de la traduction (dixit Vincent Broqua), elle s’est aussi illustrée par la traduction qu’elle propose de la grammaire tibétaine et qu’elle oriente vers une réflexion linguistique et poétique.

Sa démonstration souligne les différences entre les langues, ces distinctions entre les systèmes linguistiques dont parlent les universitaires et que les traducteurs expérimentent dans la pratique.

Ainsi, la langue tibétaine ne s’organise pas en syllabes faites de voyelles et de consonnes, mais en consonnes radicales et en voyelles satellites.

On comprend, en écoutant Bénédicte Vilgrain, que s’intéresser à cette autre langue nous soumet à « l’épreuve de l’étranger », cette conception d’Antoine Berman qui pousse le traducteur à accepter de se confronter à une autre culture.

Charles Bernstein « over my dead body »

“Last but not least”, le dernier intervenant n’est autre que Charles Bernstein, un grand nom de la poésie et de la théorie de la traduction aux Etas-Unis. Il a co-fondé l’Electronic Poetry Center et PENNsound, une base de données regroupant des traductions audio.

Charles Bernstein clôt la rencontre en lisant une liste de mots et de phrases emblématiques, des expressions idiomatiques comme « jeez », « nope », « over my dead body », « give me a break », que l’on reconnaît à l’ouïe à force de les entendre dans des films et des séries. Juste avant, Vincent Broqua avait lu une liste d’expressions idiomatiques françaises.

Le contraste est saisissant, la langue anglaise se donne plus de variations dans la tonalité, plus de musicalité, d’autant plus que Charles Bernstein lit ses expressions avec toute l’emphase d’un Américain « typique».

« De la musique avant toute chose »

Cette rencontre, qui convient à un public de traducteurs et de littéraires, prouve que la forme compte autant que le fond en traduction, puisque celle-ci en passe par le langage et que le langage peut être verbalisé.

En poésie particulièrement, ce processus implique la recherche de sonorités voire d’une mélodie. Le thème du son étant à l’honneur, les mélomanes n’étaient finalement pas en reste.

Le choix que fait Ulrike Draesner de traduire un groupe aussi populaire que les Beatles prouve que les enjeux de la traduction peuvent toucher toutes sortes de publics lorsqu’ils se manifestent jusque dans les textes de nos groupes préférés. C’est bien la preuve que la traduction est partout.

Les plus réfractaires auront au moins profité du célèbre refrain de « Yellow Submarine » que Ulrike Draesner a fait écouter au public avant de le traduire, une idée judicieuse qui, en plus d’éveiller l’intérêt de tout le monde, apportait un certain rythme à la rencontre en brisant le schéma habituel des performances littéraires.

 

Laura DUTECH-PEREZ

 

 

[1]Colloque organisé par Paris 8 et par Paris-Est Créteil en partenariat avec le CNRS et la « Melodia E. Jones Chair ».

[2]Professeur de littérature et arts nord-américains à Paris 8

[3]Maître de conférences en langue et littérature allemandes à Paris-Est Créteil

[4] www.beatlesbible.com

 

Source de l’image : SunOfErat [1] (Travail personnel) [Public domain], via Wikimedia Commons

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