Deux ou trois choses que je sais de lui : un documentaire puissant sur le poids de l’héritage historique familial

Dans le cadre des samedis du cinéma allemand, l’Institut Goethe a organisé la projection du film « Deux ou trois choses que je sais de lui » par Malte Ludin (2003), le samedi 10 décembre 2016 au cinéma l’Arlequin. Ce film s’inscrit dans le cycle « Double-jeu », consacré à une nouvelle génération de cinéastes face à l’histoire de leurs aînés sous le nazisme. La présentation était assurée par Matthias Steinle, maître de conférence à la Sorbonne (Paris III).

Malte Ludin a réalisé ce film-documentaire au sujet de son père, Hanns Ludin, envoyé en 1941 en Slovaquie, où il est chargé de mettre en œuvre la solution finale. Jugé criminel de guerre et exécuté en 1947, Hanns Ludin laisse derrière lui sa femme et ses six enfants, ces derniers ignorant tout, ou presque, du passé historique de leur père. Soixante ans plus tard, son fils Malte décide de découvrir la vérité, se plongeant dans les archives de la Stasi et recueillant les témoignages, et tourne le film le plus difficile et le plus personnel de sa carrière, dans lequel lui et sa famille brisent le silence.

Ce n’est pas un film sur les hommes et leur passé, mais un film avec les hommes et leur passé

Présentation de Matthias Steinle

Après nous avoir présenté le film en s’arrêtant sur son caractère très personnel et exceptionnel, le réalisateur se montrant également à la caméra et continuant à filmer même dans les situations difficiles, Matthias Steinle glane quelques mots à Malte Ludin.

Né en 1942, le cinéaste a tout d’abord suivi des études en sciences politiques à Berlin, qu’il a achevées en 1968, soit au moment où la contestation des jeunes contre la génération de leurs parents et contre le gouvernement atteignait son paroxysme. Deux ans plus tard, Malte Ludin entre en école de cinéma à Berlin, à la DFFB (Deutsche Film- und Fernsehakademie Berlin), dont la moitié des étudiants ont été expulsés en 68 en raison de l’agitation politique. Cette école est à cette époque très réputée pour sa qualité de réflexion politique et en ce qui concerne les films-documentaires. Il travaillera ensuite comme cinéaste, scénariste puis producteur indépendant, réalisant de nombreux documentaires qui restent aujourd’hui difficiles d’accès – le film « Deux ou trois choses que je sais de lui » n’est que très rarement projeté sur grand-écran. On compte parmi ses œuvres cinématographiques plusieurs Trümmerfilme (« films de débris », les premiers films réalisés en Allemagne d’après-guerre), ainsi qu’un documentaire sur la censure sous Konrad Adenauer. Le cinéaste s’intéresse ainsi tout particulièrement à la thématique de l’Histoire allemande ainsi qu’à celle de la continuité entre le Troisième Reich et la RFA.

Matthias Steinle reprend les termes d’un critique cinématographique à propos du film « Deux ou trois choses que je sais de lui » : « Ce n’est pas un film sur les hommes et leur passé, mais un film avec les hommes et leur passé ». Ainsi, paradoxalement, ce film est aussi ouvert sur le futur. L’importance de ce film pour les générations nées après 1945 est indéniable, car, d’après Matthias Steinle, « il permet de comprendre le silence qui régnait et règne encore au sein des familles, et que ceux qui se taisent ou nient la vérité historique le font pour se protéger d’eux-même, parce qu’eux aussi sont concernés par cette histoire ». Pour autant, ce film ne victimise pas les Allemands. Au contraire, le réalisateur cherche à connaître la vérité, c’est pourquoi il insiste, en continuant par exemple à questionner ses sœurs sans relâche, même lorsque celles-ci sont en larmes. Ce film aura des conséquences sur la famille Ludin. Alexandra Senfft publiera par exemple en 2007 l’ouvrage « Sweigen tut weh » ( »le silence est douloureux »), longtemps après le suicide de sa mère, la fille aînée de Hanns Ludin, pour qui supporter le poids de l’héritage historique de son père était impossible.

Pour conclure, Steinle mentionne l’ouvrage « Opa war kein Nazi » ( »Grand-père n’était pas un nazi »), de Karoline Tschugnall, Sabine Moller et Harald Welzer, dans lequel le processus de transmission de la mémoire de la Shoah au sein de la famille est expliqué de manière scientifique. Publié en 2002 et traduit en français en 2013, cet ouvrage regroupe plusieurs entretiens avec des familles allemandes. Les auteurs ont mené ces entretiens sur trois générations afin de décrypter ce processus de transmission et ont constaté que si les enfants des soldats préfèrent généralement se réfugier dans le silence et le refus d’en parler, ou même ne pas savoir, les petits-enfants, eux, ont tendance à magnifier le passé, à croire les mythes que racontent leurs grand-parents, parfois même à inventer ces mythes eux-même : même si leur grand-père était dans les SS, il deviendra, dans la mémoire des petits-enfants, un résistant, par exemple suite à une anecdote sur une dispute avec son supérieur. Les petits-enfants préfèrent avoir un grand-père résistant qu’un grand-père criminel de guerre, ils transmettront ensuite eux-même cette idée. Si cet ouvrage explique ce processus de manière scientifique, le film permet plutôt de le comprendre au niveau émotionnel.

Le film

Il s’agit d’un enchaînement de séquences d’interviews, ponctuées, en guise de transitions, de séries de photos de Hanns Ludin ou de documents de l’armée. Ces transitions, accompagnées d’une musique évoquant la guerre, sont pesantes.

Les membres de la famille Ludin sont les principaux protagonistes du film. Dès le début, Malte Ludin présente sa mère comme une figure centrale de l’histoire. Elle est décédée avant la réalisation du film, mais apparaît tout de même sur plusieurs séquences, interrogée par son fils. Celui-ci déclare dès les premières minutes : « Je n’aurais jamais été capable de réaliser ce documentaire de son vivant. Et elle a vécu longtemps… ». La douleur du silence, le désir de savoir, mais aussi la volonté de Ludin de ne pas blesser sa mère en lui exposant une vérité insoutenable sont nettement perceptibles dans cette phrase.

Il n’est cependant pas aussi indulgent avec ses trois sœurs. Dans la première séquence du film, la caméra est braquée sur une des sœurs aînées de Malte Ludin, Barbel. Elle semble réticente à être filmée à ce moment-là et lui déclare : « J’ai le droit de considérer mon père tel que je veux le considérer, et ton film ne va rien y changer ». L’on apprend très vite qu’elle était contre le projet de réalisation de ce film. Se raccrochant désespérément à d’heureux souvenirs d’enfance avec son père, elle refuse catégoriquement de le considérer comme un criminel de guerre, le défendant avec ferveur devant des documents, recueillis par son frère, porteurs de preuves irréfutables, soutenant obstinément qu’il était impossible que celui-ci soit au courant du sort réservé aux juifs qu’il déportait. Cette femme, très présente dans le documentaire, est représentative d’une génération de personnes pour qui la vérité est impossible à admettre tant elle est insupportable. Peu avant la conclusion, à la suite de nombreuses conversations éprouvantes, Malte Ludin lui pose ouvertement la question : est-elle consciente d’être la fille d’un criminel de guerre ? Sa réponse est la suivante : « Je ne me considère pas comme l’enfant d’un criminel de guerre, mais comme l’enfant d’une victime d’une époque atroce ».

Le déni est nettement perceptible, à différents degrés, chez tous les autres membres de la fratrie. Les deux autres sœurs vivantes de Malte Ludin sont certes moins fermées que la première, mais avancent le même genre d’arguments pour la défense de leur père, arguments qui pourraient paraître teintés de mauvaise foi si l’on n’était pas conscient de l’horreur de la situation. L’aînée de la fratrie était particulièrement proche de leur père. Sa fille Alexandra Senfft confie que sa mère avait, depuis la mort de Hanns Ludin, avant son suicide, une sorte d’immense colère en elle, mêlée à de la déception. Pour cette femme, l’atroce vérité a donc été envisageable, mais insurmontable. Malte Ludin nous apprend que son frère, décédé quelques années avant la sortie du film, s’était expatrié en Afrique du Sud, ce que l’on pourrait interpréter comme une forme de fuite. Il ne souhaitait pas participer au documentaire et avait demandé à son frère de ne pas non plus mêler ses enfants à cela.

Les réactions des membres de la famille Ludin diffèrent selon les générations. Les petits-enfants de Hanns Ludin, sont assez enclins à participer à l’enquête menée par leur oncle et ont beaucoup moins de mal à reconnaître que leur grand-père est un criminel de guerre. Le constat des sociologues selon lequel les petits-enfants ont tendance à magnifier le passé se vérifie pour l’un d’entre eux, qui déclare à la fin du film « Je croyais qu’il [Hanns Ludi] était résistant. ». Ses parents confirment que cette interprétation ne peut venir que de son imaginaire. Ils lui auraient peut-être ainsi, dans leur refus d’accepter la vérité, inconsciemment transmis cette image.

Seul Malte Ludin se distingue de sa fratrie. Il confie au milieu du film s’être longtemps dérobé avant d’affronter le passé de son père. En plus d’effectuer ces recherches, il a le courage d’aller à la rencontre d’un Israélien dont les parents ont été exécutés sous le commandement de Hanns Ludin. « J’avais honte de lui dire qui était mon père ». Au vu de leur conversation, il est clair que cette démarche n’est pas, ou du moins pas seulement, une quête de rédemption, mais de vérité, ainsi que d’un certain besoin de ressentir le poids d’un héritage historique lié aux mêmes événements, mais « de l’autre côté ».

Après la séance…

Matthias Steinle l’a dit avec justesse : ce film permet de comprendre d’un point de vue émotionnel le processus de transmission de la mémoire. Si la question de la mémoire du peuple allemand est en elle-même complexe et cruciale, ce film est particulièrement précieux : à la différence des fictions réalisées sur ce thème, les émotions sont brutes, crues, et ont ainsi un impact beaucoup plus fort sur le public, pouvant amener les personnes concernées à d’importantes remises en question. Ce documentaire a certainement été très difficile à réaliser, mais aussi à rendre public ; cette mise à nu, l’exposition de cette honte inavouée ont pourtant été nécessaires, car cette histoire de tabou familial concerne énormément de gens.

Le poids de l’héritage historique se ressent en Allemagne, toujours à l’heure actuelle, dans le système politique des Allemands comme dans leur art de vivre : pas de rapport électoral direct entre le chancelier et le peuple, tendance à rejeter le nationalisme manifeste, enthousiasme de la plupart des citoyens quant à l’accueil de centaines de milliers de réfugiés… Lors de mes séjours prolongés en Allemagne, mêlée à ce peuple chargé de culpabilité, je distinguais, de mon point de vue de Française immaculée, une volonté de passer à autre chose, de se rattraper, peut-être même d’oublier… Jamais le sujet de l’héritage historique familial n’a été abordé lorsque je discutais avec mes amis allemands. Il ne m’est jamais venu à l’esprit de les questionner à ce sujet. Tous m’ont donné l’impression d’appartenir à une génération qui n’est plus concernée par ces erreurs, pleinement consciente cependant que le risque que cela se reproduise doit être minimisé le plus possible. Sont-ils conscients d’être, pour certains d’entre eux, les arrière-petits-enfants d’un criminel de guerre ? Gardent-ils la vérité pour eux ? Ne souhaitent-ils surtout pas savoir ? Si oui, peut-être sont-ils très bien comme cela..?

Devant ce film d’une force incroyable, j’ai fait appel à mes capacités d’empathie : serais-je capable de faire face à une vérité si douloureuse ? L’acceptation de la réalité m’aiderait-elle à mettre fin à mes tourments causés par le doute, ou en créerait-elle de nouveaux, insurmontables, en brisant l’illusion confortable dont je me berçais en imaginant mes aïeuls résistants ? La mémoire est capitale, mais doit-on forcer les gens à se confronter à leur histoire personnelle, la mémoire collective n’est-elle pas suffisante ? Finalement, la quête d’un tel passé est une épreuve douloureuse, du fait que celui-ci n’est pas encore si éloigné. D’après moi, tout support chargé d’émotions et de vérités, comme le documentaire « Deux ou trois choses que je sais de lui », est d’une importance cruciale pour les générations futures, car les limites de la mémoire collective peuvent être plus restreintes que celles de la mémoire personnelle ou familiale.

Par Manon Bergé

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