Compte rendu du spectacle NO 51 « Ma femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances »

Voilà la troupe estonienne de théâtre moderne NO99 qui a débuté sa tournée en Europe occidentale le mois d’octobre. La troupe a présenté ses deux spectacles NO43 Kõnts (Saleté) et NO51 Mu naine vihastas mind (Ma femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances) au théâtre de Nanterre-Amandiers en décembre.

J’ai eu plaisir d’assister à la première du spectacle NO51 Mu naine vihastas mind (Ma femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances) au théâtre de Nanterre-Amandiers. J’ai choisi ce spectacle parce que son thème principal est, à mon sens, celui qui touche le plus la société actuelle. C’est l’obsession de la technologie et l’illusion du bonheur qui nous sont présentés. Reprenons dès le début.

La pièce d’hôtel. L’homme rentre, visiblement perturbé : il fait les cent pas, il déplace les objets en les faisant tomber car ses mains tremblent, il se jette sur le lit et se gesticule dedans. Sa femme lui a fait une scène et a supprimé toutes leurs photos de vacances. Voilà de quelle manière la pièce débute, et ce, durant dix minutes. Une telle introduction montre déjà la psyché traumatisée d’un individu de notre société actuelle : n’est-elle choquante l’image d’un adulte dans la pose embryon qui suce son doit en cherchant le confort après avoir perdu les photos précieuses de vacances ?[1]

C’est à ce moment là que rentrent six « inconnus ». On ne sait rien d’eux, seulement que le mari malchanceux les a invité dans sa chambre d’hôtel pour qu’ils lui viennent en aide afin de retrouver les photos perdues. Il ne s’agit pas ici de compétences technologiques, mais du simple fait de faire semblant que « tu es mon fils de 5 ans et tu tiens la banane et je prends une photo de toi » et « tu es à la montagne, et on marche, on marche avec toute la famille, pourquoi tu souris ? Ma fille ne souriait pas sur cette photo ! »

Les inconnus (amis du mari malchanceux) sont d’abord mal à l’aise et réticents, puis dans la frénésie de cette situation absurde ils évident de prendre les rênes : c’est  eux qui décident des positions et des sujets des photos. La folie photographique qui s’installe provoque des dialogues sur des questions importantes : les relations humaines, le bonheur et l’appréciation des moments passés avec les proches.

C’était une expérience insolite et inspirante, voilà les qualités que j’accorde à cette pièce de théâtre moderne. Voici une particularité de ce spectacle : toutes les photos faites sur la scène par les acteurs faisaient partie intégrante de la pièce car elles étaient projetées en temps réel sur l’écran prévu spécialement pour cela. Il faut complimenter la maîtrise de mouvements des acteurs. Dans plusieurs scènes, il fallait que les acteurs changent leurs positions, leurs costumes, que le « photographe » trouve l’angle précis pour faire sa photo et passer (souvent jeter) la caméra à un de ses partenaires de jeu, et tout cela en quelques secondes. Voilà c’est l’action au « blockbuster » que l’on n’attend pas au théâtre !

En ce qui concerne le « contenu » de ces photos, certains peuvent dire qu’il y avait des scènes choquantes, postiches et pas nécessaires. Notamment en ce qui concerne la nudité et l’abus d’alcool. Mais personnellement, je trouve qu’une des scènes où les inconnus font la représentation d’une soirée  avec des ados ivre et sans aucune supervision adulte très parlante. Des résultats similaires peuvent être observés sur les réseaux sociaux. Cet épisode, ainsi qu’une scène où une des femmes, hors l’initiative du photographe, font des photos de leurs cocktails, de leurs pieds et quelques selfies soulignent encore une fois l’idiotie du genre humain dans ses obsession de photographier tous les moments de leur vie (il suffit juste de regarder les hashtags populaires sur Instagram).

Quand la fin du spectacle arrive, on commence à réfléchir plus profondément sur la question de la technologie dans nos vies : les téléphones que l’on utilise plus comme des caméras, les réseaux sociaux où nous (surtout les jeunes) nous sentons obligés d’exposer toute notre vie… La scène finale rajoute du dramatisme : le personnage principal admet qu’il veut faire une dernière photo avec sa fille dans la mer, l’une qu’il n’a pas réussi à faire parce que sa fille est allée sous l’eau et a failli de noyer. La colère de sa femme est justifiée. L’homme est brisé sous le poids de sa culpabilité.

La catharsis descend sur les spectateurs et ils sortent de la salle avec le visage éclairé en rallumant leur téléphone que les réalisateurs avaient demandé d’éteindre avant le spectacle. Je crois que j’ai remarqué quelques filles faire une selfie

[1] Moi, je me comporte pareil quand je supprime par hasard l’image que j’ai « photoshopé » pendant les heures

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