Hieronymus Bosch à l’épreuve de la reproductibilité technique de l’oeuvre d’art.

Exposition Hieronymus Bosch, Alte Münzen, Berlin.

Cette année 2016 était aussi l’année Jérôme Bosch. Un peu partout en Europe des rétrospectives consacrées à son oeuvre ont célébré le cinq centième anniversaire de la mort du peintre néerlandais. La quasi-totalité de ses oeuvres a pour l’occasion été rassemblée dans sa ville natale de Bois-le-Duc. Mais à l’époque de la reproductibilité technique de l’oeuvre d’art, cela n’a en rien empêché l’Alte Münze de Berlin associé aux studios Artplay Media d’organiser une exposition dite multimédia, en l’absence totale d’originaux de Jérôme Bosch. Dans un premier temps, le spectateur fervent lecteur de Walter Benjamin avance à pas plutôt sceptiques et se dirige au fond d’une cour d’immeuble située non loin du quartier du Vieux Berlin où se tenait cette exposition jusqu’au 31 janvier 2017. « Une exposition sans la moindre oeuvre originale: quid de l’aura? de l’unique apparition d’un lointain? » ronchonne t-il tout bas, avant qu’il ne décide qu’après tout il aimerait bien y entrer quand même.

Une salle obscure attend le spectateur, avant d’y pénétrer sur la gauche un distributeur de boissons émet une faible lumière. Le lieu est sobre, sur un grand mur noir on a écrit une citation du philosophe humaniste Erasme de Rotterdam, extrait de l’Éloge de la Folie: « Die höchste Form des Glücks ist ein Leben mit einem gewissen Grad an Verrücktheit. » Une musique aux accents mystiques s’échappe veloureusement de la salle obscure dans laquelle a lieu l’exposition. Elle signale son emplacement et comme le chant d’une sirène, invite le spectateur à rejoindre la promesse d’un délice infernal. Dans ce lieu imaginé par les studios Artplay, d’immenses panneaux lumineux recouvrent les murs et projettent un assemblage d’oeuvres de Jérôme Bosch. La lumière qui irrigue la pièce rappelle un peu celle de la salle Dufy du Musée d’Art Moderne de Paris. Au centre de la pièce, la vingtaine de spectateurs présents est allongée sur des Poufs Sacco. Dans ce musée le spectateur ne se déplace pas, c’est le contenu qui vient vers lui. L’inaction du corps, l’abandon dans les petites billes de polystyrène participent à sa retraite et l’invitent à une demi-heure méditative. Ce concept imaginé par les studios Artplay a trouvé un certain écho dans une dizaine d’autres villes européennes et près d’un million de spectateurs ont pu visiter ce type d’exposition. C’est une tentative de redéfinition de ce que devrait être un musée. Trop souvent les musées d’art des grandes villes européennes souffrent d’être envahis par un flot de touristes qui génèrent une atmosphère de stress. Ce nouveau type de musée, que l’on pourrait tout à fait qualifier de « parc de méditation » tant il établit un lien nouveau et profond entre l’oeuvre d’art et le spectateur, offre le repos au biais d’un silence musical et invite à la rêverie, au milieu de la ville. Ainsi allongé face aux imposants panneaux lumineux, le spectateur regarde défiler des éléments extraits des oeuvres fournies en détails de Jérôme Bosch.

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Détail extrait de l’exposition.

La première surprise intervient au moment où le spectateur s’aperçoit que les personnages du Jardin des délices ont au moyen de la technologie été animés, ils se déplacent et longent désormais les murs. Une sensation d’inquiétude mêlée de curiosité fascinée saisit le spectateur. Quel démon génial a bien pu prendre possession de la main de ce peintre de la Renaissance? L’animation des éléments picturaux intensifie l’étrangeté de l’oeuvre, le mysticisme Boschien est à son comble. Comment réagir par exemple face cette énorme groseille rouge qui glisse le long du bec d’un martin-pêcheur? Ou encore devant cette pluie torrentielle de mûres et de fraises accompagnée d’une musique électronique tranchante. Ce qui initialement apparaît dans les oeuvres de Jérôme Bosch comme un détail est à travers cette exposition judicieusement grossi, décuplé et devient l’élément central du tableau. Ce choix peut être salué car il permet au spectateur de redécouvrir et réaliser pleinement l’infinie finesse qui habite chacun des détails de la création de Bosch. Ainsi, le spectateur s’étonne devant tant de clairvoyance, il médite la modernité de ce peintre qui a su montrer l’univers tel qu’il lui est apparu, comme un mystérieux potage lumineux peuplé de contrastes hasardeux et vaguement inquiétants. À la sortie de cette exposition le spectateur s’interroge également sur le rôle du musée, comment peut-on diffuser l’art pictural dans la métropole du XXIème siècle? Et s’il est en partie vrai, comme le soulignait Walter Benjamin et d’autres points de vue puristes, que l’aura de l’oeuvre d’art s’émiette au fur et à mesure qu’elle est reproduite sous d’autres formats, on peut aussi regretter que cette aura sanctifiée dans d’innombrables musées-institution attire du fait de sa sanctification une masse de touristes sans cesse grossissante qui transforment la plupart des musées en des lieux chargés de bruit, d’agitation et hostiles à la vie contemplative.

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