Le comics Shame-la trilogie de la honte : quand les contes de fées étaient encore sanglants

« La petite sirène, appuyée sur ses bras blancs au bord du navire, regardait vers l’orient, du côté de l’aurore ; elle savait que le premier rayon du soleil allait la tuer.

Soudain ses sœurs sortirent de la mer, aussi pâles qu’elle-même ; leur longue chevelure ne flottait plus au vent, on l’avait coupée.

« Nous l’avons donnée à la sorcière, dirent-elles, pour qu’elle te vienne en aide et te sauve de la mort. Elle nous a donné un couteau bien affilé que voici. Avant le lever du soleil, il faut que tu l’enfonces dans le cœur du prince, et, lorsque son sang encore chaud tombera sur tes pieds, ils se joindront et se changeront en une queue de poisson. Tu redeviendras sirène ; tu pourras redescendre dans l’eau près de nous, et ce n’est qu’à l’âge de trois cents ans que tu disparaîtras en écume. Mais dépêche-toi ! Car avant le lever du soleil, il faut que l’un de vous deux meure. Tue-le, et reviens ! Vois-tu cette raie rouge à l’horizon ? Dans quelques minutes le soleil paraîtra, et tout sera fini pour toi ! »[1]

 

 

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Visuel de la couverture, avec autorisation des éditions Glénat

 

Shame-la trilogie de la honte est un comics (comprendre par là une BD américaine) scénarisé par Lovern Kindzierski, dessiné et colorisé par John Bolton et paru en septembre 2016. Publié en trois tomes dans la version américaine  (« Conception », « Pursuit », « Redemption »), il est sorti en version française dans un seul volume cartonné aux éditions Glénat.

Si l’on associe généralement le comics aux superhéros des éditions DC et Marvel, son univers ne s’arrête pas là. Par bien des aspects, la BD Shame joue avec le conte, un genre associé au romantisme allemand.

“Il n’existe que des contes de fées sanglants. Tout conte de fées est issu des profondeurs du sang et de la peur.” : comme en écho à ces paroles de Kafka, poétique, épique et horrifique, Shame se place à la croisée des contes d’Andersen et des grandes sagas Wagnériennes.

Il était une fois…

Il était une fois un monde où réalité et merveilleux s’entremêlaient. Mère Vertu guérissait les maux et faisait le bien autour d’elle, rentrant le soir dans sa petite chaumière. Aimée de tous, bien seule pourtant, elle rêvait de mettre un enfant au monde.

Un soir, Injure, « l’ombre de l’ignorance », lui rendit visite et lui apprit que son souhait égoïste allait être exaucé : une graine germait dans ses entrailles, nourrie par l’amour mais plantée par le mal. Neuf mois plus tard naquit Shame, l’enfant d’Injure et de Vertu.

Consciente que le bébé ne pourrait échapper à la nature maléfique de son père, Vertu tressa des sortilèges autour de sa chaumière pour l’entourer d’une épaisse forêt, laissant l’enfant à la garde des dryades et des nymphes qu’elle avait attirées par ses sorts.

Comment pouvait-elle savoir que son désir de protéger sa fille la plongerait dans la spirale du mal ? Abandonnée par sa mère, Shame découvrit que sa colère réveillait ses pouvoirs destructeurs.

Peu à peu, l’enfant étendit la noirceur de son cœur à la forêt qui l’emprisonnait, attendant qu’Injure, son père, vienne la libérer.

Romantisme et psychanalyse aux fondements du conte

En découvrant ce que ce comics fait du thème de la nature, on pense au motif de la forêt, du Wald allemand, comme lieu de l’étrange et du mystère, de « l’inquiétante étrangeté » freudienne.

Le roman chevaleresque du Moyen-âge en fait le lieu de l’inconscient refoulé et de la sauvagerie humaine, par opposition à la civilisation : c’est en elle que le chevalier Yvain[2] perd la raison après avoir été délaissé par sa belle.

Dans les contes, les parents y abandonnent leurs enfants aux loups, aux ogres et aux sorcières.

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« Hansel et Gretel », frères Grimm, illustration de Arthur Rackham (public domain)

Shame-La trilogie de la honte reprend cette image effrayante, rendant la forêt qui emprisonne la fillette de plus en plus austère au fur et à mesure que sa méchanceté et ses pouvoirs s’accroissent. Plus encore, les créatures qui l’habitent et les arbres eux mêmes, – déformés par la magie de Shame – deviennent plus monstrueux, alors que la jeune fille grandit et se métamorphose en femme séduisante.

De même que[3] l’histoire du Petit Chaperon Rouge a été interprétée comme une métaphore de la sexualité féminine, on est tenté de dire que la forêt extériorise l’érotisme et les fantasmes pervers de Shame.

En même temps, elle est aussi une étape de sa maturité, puisque tout acte de libération et de découverte du monde implique de la traverser. La forêt devient la métaphore du passage à l’âge adulte. Pour preuve, Vertu a nommé « Berceau » la chaumière qui abrite Shame autant qu’elle l’emprisonne, et la jeune fille n’aura de cesse de vouloir en sortir.

 

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Le petit Chaperon rouge dans le lit du loup, métaphore de l’acte sexuel? (Le Petit Chaperon rouge, Frère Grimm, Charles Perrault, illustration de Arthur Rackham, public domain)

En somme, Shame-La trilogie de la honte joue avec les représentations de l’enfance, confrontant les relations familiales de manière souvent dérangeante et exploitant les rivalités ancestrales mère-fille comme le ferait le mythe d’Electre– le pendant féminin d’Oedipe. En ce sens, cette oeuvre retourne le Bildungsroman[4]  et assigne au mal un rôle de Lebensmeister, de maître de vie.

En outre, la personnification des qualités et des vices n’est pas sans rappeler les moralités du Moyen Age, ces petites pièces allégoriques et satiriques dans lesquelles la Beauté, la Prudence et nombre d’autres valeurs dialoguaient entre elles comme des personnages. Recourant aux procédés de la parabole et de la satire, Shame est une oeuvre suffisamment riche pour que chacun y incorpore son propre imaginaire.

L’esthétique du fantasme

John Bolton est un célèbre nom du comics réputé pour adapter son style à chaque œuvre. Il a notamment collaboré avec Neil Gaiman. Dans Shame, il alterne effets de réel, angles de vue maniérés et figures grotesques pour célébrer le corps féminin. Entre le style Art Nouveau d’Alfons Mucha, l’esthétique presque expressionniste des ombres et des décors et le réalisme d’un sein ou d’une hanche, Shame est une œuvre picturale autant -voire plus- que scénaristique

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Poster de Maude Adams en Jeanne d’Arc, 1909, Alfons Mucha (public domain)

 

Dans ce monde où l’innocence côtoie la lubricité, la nudité est présente à chaque page. Sous l’apparence d’une fillette vulnérable d’abord, puis sous celle d’une belle jeune femme, Shame, qui porte bien son nom, dissimule sa vraie nature. A l’inverse, Vertu est une vieille femme hideuse. Doit-on voir là une forme de morale ? Un je-ne-sais-quoi de « les apparences sont parfois trompeuses » ?

 

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 « Le réveil de la Walkyrie Brunhild par Siegfried », La Völsunga Saga (public domain)

Et Disney saignera…

Shame-La trilogie de la honte revient à la forme originelle du conte. On est bien loin des Disney contemporains, tellement édulcorés pour la délicate sensibilité du jeune public qu’ils en oublieraient presque de l’éduquer.

Cette œuvre graphique retrouve l’aspect poétique et sanglant des contes d’antan. Car il ne faut pas oublier que la petite sirène finit par se suicider, ou que Peau d’âne fuit le désir incestueux de son père.

 

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Malheureuse Peau d’âne
(Contes de ma mère l’Oye, 1697, Charles Perrault, illustration de Arthur Rackham, public domain)

Les rôles traditionnels sont en même temps renversés, puisque le prince est un lourdaud débonnaire du nom de Mérite, la princesse emprisonnée une meurtrière sadique, et que le seul personnage à l’apparence de sorcière est Vertu, une personnification du bien inconditionnel.

Le conte de fées est d’abord une tradition orale qui a été élevée au rang de genre littéraire avec l’auteur français Charles Perrault. Si des noms célèbres de la littérature, C.S. Lewis (Le Monde de Narnia) et Tolkien pour n’en citer que deux, se sont réapproprié ce genre, pourquoi la bande dessinée ne le pourrait-elle pas ?

Bien que la densité du scénario, ou la nudité constante puissent en gêner certains, Shame-La trilogie de la honte plaira tant aux artistes qu’aux littéraires et aux curieux qui ont gardé leur âme d’enfant.

 

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« La Petite Sirène », Contes d’Andersen, illustration de Edmond Dulac (public domain)

 

 

Laura DUTECH-PEREZ

 

Pour en savoir plus:

  • D’autres comics de qualité à découvrir sur le site Web de la librairie Central Comics
  • Les premières pages de Shame-la trilogie de la honte sont accessibles gratuitement sur le site de Glénat

 

 

 

[1]Contes d’Andersen, Traduction de David Soldi, Librairie Hachette et Cie, 1876 (pp. 249-283) (http://bdemauge.free.fr/litterature/sirene.pdf)

[2] Yvan ou le Chevalier au lion, Chrétien de Troyes, XIIe siècle

[3]Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées (1976)

[4] Le roman de formation

 

 

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