Appels d’air : Nouveau souffle à la Maison des Ecrivains et de la Littérature

Ouvrir, explorer, inventer

La dixième édition des Enjeux littéraires de la Mél (Maison des Ecrivains et de la Littérature) a eu lieu du 25 au 28 février 2017 sous le titre d’Appels d’air – Ouvrir, explorer, mel-couv-enjeux-10inventer, une désignation hautement significative conviant les écrivains à partir en quête de nouveaux horizons, d’un nouveau souffle susceptible de nous procurer un bol d’air littéraire, s’il est permis de filer ainsi la métaphore. Pour cause, « le geste de création ouvre les possibles, il offre au monde de nouvelles perspectives, résiste aux dévoiements », peut-on lire dans l’introduction de la brochure dédiée à l’événement. Certains auteurs ont d’ailleurs manifesté leur accord avec cet intitulé particulièrement révélateur. Ainsi le public se voit-il convié à répondre à l’appel lancé par le festival en partant à la découverte des diverses innovations artistiques mises en œuvre et des chemins explorés.

De nombreux écrivains et poètes ont été invités à l’occasion du festival, et furent conviés en fonction du thème choisi pour chaque journée : L’écriture-aventure d’abord, terme qui rappelle en filigrane les mots de Jean Ricardou, Les tentatives et enfin Les désaccords. Cet article sera consacré essentiellement à la première journée. Les thèmes choisis ont été complétés par des sous-catégories, tout autant pour préciser les enjeux recherchés que pour situer plus précisément chaque auteur selon la teneur de ses œuvres, si tant est que celles-ci  soient réductibles à de telles catégories.  Ainsi le thème d’écriture-aventure regroupe-t-il des sujets tels que « Toutes latitudes », « Chroniques des sentiments » ou encore « Le métier de vivre. »

Le métier de vivre

Cette partie des Appels d’air a été spécialement dédiée au poète, romancier et historien Bernard Chambaz. Cette note de vie ancrée dans l’écriture mérite d’être mise en exergue. De fait, la notion de vie apparaît particulièrement marquante chez l’auteur, depuis les débuts de son œuvre, comme en atteste son premier roman l’Arbre de vies, paru en 1992, et récompensé du Prix Goncourt du premier roman en 1993. Il a également publié, outre ses romans, des recueils, et il mentionne notamment Eté et Eté II ainsi que le recueil ETC., paru chez Flammarion en 2016. L’abréviation etc. a été choisie pour qualifier « l’impossibilité [pour le poète] de s’arrêter », au terme de 1001 séquences poétiques. D’une certaine façon, le titre du recueil pourrait être aussi interprété comme un symbole d’infini, et donc de vie. Si l’on veut définir l’élan de vie qui anime Bernard Chambaz, un autre détail, non des moindres, mérite d’être mentionné : sa passion revendiquée pour le cyclisme, un sport qui s’articule en parallèle au métier d’écrivain, ou davantage même, en concordance. « Deux tendances déterminent alors l’œuvre, la vie et le vélo », comme le précise l’auteur.

Comme Nietzsche déclare que ses idées lui viennent en marchant, de même il est possible que l’écriture naisse en pédalant, du moins dans le cas de Bernard Chambaz, qui mentionne le rôle du corps et de l’énergie dans son œuvre. L’écriture est vécue par l’auteur à la fois comme une passion et une aspiration – ce qui a priori semble commun à tous les écrivains ou poètes –, mais aussi comme un besoin vital du corps, et c’est en ceci que le propos se démarque de ce que l’on a coutume d’entendre. Il ne semble pas exister de distinction manichéenne entre l’âme et le corps, mais les deux sont complémentaires et ne peuvent en ceci vivre l’un sans l’autre. L’écriture se doit d’être, sans quoi non seulement l’âme, mais surtout le corps, en l’occurrence, s’en trouverait meurtri. Cet accomplissement requiert un « travail immense », mais nécessaire au bonheur recherché par et dans l’écriture. Ainsi l’auteur note-t-il qu’une « page dont on est content par la suite » conduit au bonheur, et en ceci le métier d’écrivain se distingue par son caractère fondateur et vital. Néanmoins cette entreprise n’est pas sans failles, et c’est pourquoi le choix des mots apparaît essentiel, quelle que soit la création mise en œuvre. En écrivant se crée un « tissage » dont chaque mot a été choisi avec on ne peut plus de précision. Tout comme l’acte d’écriture se révèle être absolument nécessaire à un écrivain, de même la lecture constitue une part fondamentale de l’existence. C’est ainsi que « la part donnée au livre [tant le livre écrit que le livre lu] au sein de l’existence » constitue un « problème fondamental » selon l’auteur, qui considère nécessaire de se munir d’une « armure de livres » pour prétendre vivre sainement.

D’une manière plus générale, Bernard Chambaz définit, en évoquant la dimension historique essentielle dans ses poèmes et ses romans, ce qui détermine selon lui « un bon roman ». Il compte trois éléments : « une Histoire, un Lieu, points d’ancrage essentiels, ainsi qu’une Langue « qu’il faut faire vivre ». Il y a chez Bernard Chambaz une « volonté d’ancrer [le livre] dans un terrain historique », et c’est pourquoi l’Histoire est citée avant tout.  C’est notamment par la prosopopée que l’auteur parvient à faire resurgir un personnage historique, ou encore un être perdu ou jamais rencontré, car « à travers cette parole est souvent énoncé ce qu’il y a de plus intime. »  Pour citer un exemple, des poètes tes que Du Bellay, Verlaine ou Mallarmé prennent corps dans le recueil ETC., défini également comme un « livre de prosopopée ». Mais l’histoire est aussi à mentionner dans un sens plus personnel, dans la mesure où la dimension de mémoire est ancrée dans l’œuvre de Pierre Chambaz. Il s’agit à la fois de la mémoire « singulière », où apparaît la question des disparitions, de la mémoire « collective », de la «fusion des deux », et enfin d’une mémoire « spatiale », dans laquelle l’immense parcours réalisé en vélo joue un rôle capital, de même que le développement singulier du temps qui en découle.

Au cours d’un moment de profonde réflexion, tant sur l’écriture que sur la vie, il a été donné au public de découvrir une écriture ancrée dans le mouvement, dont la capacité est proprement de faire naître du sens, le seul qui soit peut-être.

Toutes latitudes

C’est Benoît Vincent et Kebir Ammi qui furent conviés à cette session, participant tous deux à nourrir la notion d’écriture comme voyage et à approfondir le rôle de la langue en littérature. Autour de cette thématique commune se regroupent deux poétiques singulières et qu’il convient de définir plus avant. Tandis que Kebir Ammi, romancier, dramaturge et essayiste, est originaire du Maroc, Benoît Vincent, lui, vient de Haute-Provence, région natale avec laquelle il semble entretenir un rapport fusionnel, en tant que source d’inspiration pour son métier d’écrivain. Notons d’ailleurs qu’il possède de multiples cordes à son arc, puisqu’il est aussi, entre autres, traducteur de l’italien, musicien et botaniste, métier qui ancre son expérience dans un intense rapport avec la nature. A ce titre, le rôle de l’espace a été amplement mis en relief. La relation à l’espace et au territoire est définie par B. Vincent comme un « formidable vecteur pour l’imaginaire, et par là pour la littérature. » Il évoque l’amour des hommes pour l’espace en soulignant à quel point on se saisit d’un paysage et de la langue qui l’habite. Ainsi s’établit une « interface entre l’être profond et le Dehors », que la littérature a pour rôle « d’appréhender ». Mais c’est d’abord le voyage qui s’est trouvé au centre de la discussion, comme l’indiquent les notions d’écriture-aventure et de latitude. Kebir Ammi parle à ce sujet à la fois d’un voyage au cœur de l’œuvre et du rôle joué par le voyage en tant que tel dans ses romans, parmi lesquels on compte Le ciel sans détours et Le Génial imposteur. Pour l’auteur, le voyage apparaît comme une nécessité, notamment en raison de son histoire ‒ il est né en Algérie et a étudié aux Etats-Unis. En d’autre terme, l’écriture se situe également dans le prolongement du voyage.

Pour Benoît Vincent, le voyage occupe une place tout aussi importante dans le travail d’écrivain. Il constitue des « portes ouvertes » vers l’Autre, de même qu’il permet, dans le cas présent, la redécouverte d’un territoire, en l’occurrence la Haute-Provence. Au-delà du concept de culture du voyage, l’auteur insiste sur le travail de découverte réalisé, quelle que soit l’échelle, la découverte de lieux cachés tout comme de milieux naturels exceptionnels ‒ le lien avec son travail de botaniste apparaît alors tout à fait pertinent.

Enfin, c’est la question de la langue qui a été traitée, en ce sens que les deux auteurs explorent tous deux la langue française d’une manière toute particulière, en l’enrichissant pour l’un de l’arabe, pour l’autre, du caractère provençal. Pour ce qui est de Kebir Ammi, l’influence de la culture marocaine est évidente, et plus encore celle des langues qui lui correspondent, puisque l’auteur a appris aussi bien l’arabe classique que l’arabe dialectal et le berbère. Le statut de la langue de l’écrivain se révèle alors problématique. En effet, si Kebir Ammi est défini comme un écrivain français, il déclare justement ne pas écrire « en français », et met ainsi en avant la nécessaire influence, chez une personne multilingue, et qui plus est chez un écrivain, des différentes langues parlées. Parler plusieurs langues, dans la mesure où une langue correspond à un véritable univers, détermine notre manière d’être au monde et donc de dire et d’écrire le monde. C’est alors une véritable « alchimie » qui s’opère dans le processus créateur, reflet d’une pensée enrichie par l’expérience procurée par le rapport à différentes langues.  Pour expliquer l’enjeu du problème, Kebir Ammi emprunte les mots de Chardin, conférant ainsi à la littérature une définition artistique : « Je ne peins pas avec de la couleur, et encore moins avec de la peinture, mais avec des émotions », et c’est ainsi que, de même, l’auteur écrit, « avec des émotions. » Dans le cas de Benoît Vincent, il semble que ce soit l’émergence du caractère provençal dans l’écriture qui permette de réinventer l’écriture, en revisitant la langue. Ses romans, tels que Genove, ville épuisée, ou encore Farigoule Bastard, sont empreints de stylistique originale et inventive. Cette spécificité est notable par l’introduction du patois provençal dans l’écriture ainsi que d’une syntaxe autre que la syntaxe traditionnelle, pour ainsi dire. Dans la pensée de l’auteur, ancrée dans la notion de mouvement, le produit écrit se révèle à nous comme « une forme mouvante, naissante, informe ». Cette magnifique définition me semble bien choisie pour clore le propos, sans y ajouter de mots superflus, d’autant plus que l’auteur lui-même n’a pas souhaité en dire davantage…

 

Raphaëlle Vaillant.

Pour en savoir plus :
Site de la Maison des Ecrivains et de la Littérature : http://www.m-e-l.fr/index.php
Lien direct vers l’événement : http://www.m-e-l.fr/,re,478


Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s