Nouvelles Mythologies: L’Oktoberfest de Munich

Ce texte est inspiré des Nouvelles Mythologies de Jérôme Garcin.

La Bavière est une belle région, bucolique, riche de ses châteaux, à la fois dynamique et ayant su préserver un côté terroir irrésistible pour les étrangers vadrouillant en Allemagne. Si l’on est un non-Allemand de moins de trente ans, lorsqu’on nous dit Bavière, on pense immédiatement Oktoberfest de Munich. Chemises à carreaux, robes bustier débordantes de poitrines comprimées et remontées à l’excès, tintement des énormes chopes de bière qui s’entrechoquent, ponctué de Prost! et de « chants » traditionnels plus ou moins entonnés – beuglés – par la foule en liesse, petits en-cas à base de Weißwurst et de Bretzels démesurés pour éponger l’alcool oscillant dangereusement au fond des estomacs, cette fête populaire connue de tous a su exporter des images si précises aux quatre coins du monde qu’une fois sur place, tout se révèle être exactement comme on se l’imagine. Du moins, de prime abord.

Si les Allemands sont connus pour leur amour inconditionnel de la bière, l’Oktoberfest en est son paroxysme. Lors de la cérémonie d’ouverture, le maire de la ville achève son discours sous le regard attentif du gratin Munichois (composé des quelques personnes ayant eu le privilège d’accéder à la tente dédiée), puis, à onze heures précises (du matin!), il ouvre le premier tonneau, énonce la fameuse formule bavaroise « O’Zapft is ! » (littéralement : « C’est parti ! », comprendre : « La grande beuverie est officiellement ouverte ! »), et sur ce, acclamations, levers de verres et descente, « c’est parti » pour trois semaines d’allégresse générale. Chers lecteurs, il s’agit bien d’une fête populaire traditionnelle, profondément ancrée dans les mœurs, qui revendique avec passion l’identité culturelle bavaroise. On est loin de notre bonne vieille Foire aux Vins : l’objectif ici n’est pas la dégustation, mais l’illustre Gemütlichkeit1 procurée par une ambiance festive associée à l’absorption de ce breuvage sacré qu’est la Deutsches Bier.

[1 Gemütlichkeit : Cet idiome n’ayant pas d’équivalent dans les autres langues désigne une sensation de bien-être procuré par des plaisirs simples, tel un moment passé avec des proches dans un lieu agréable. Analogue à la locution française suivante : « On n’est pas bien là? ». La recherche de la Gemütlichkeit fait partie intégrante de la culture allemande. ]

Une part non négligeable de tradition subsiste dans ce concept fabuleux, teinté d’une pointe d’hérésie pour les peuples allochtones. Les uniformes sont bien entendu de rigueur : les Bavarois arborent fièrement leur Lederhose, les Bavaroises, non moins satisfaites, leur affriolant Dirndl, malgré l’inconfort de ces derniers – selon les vendeuses en boutiques spécialisées, conseillant les clientes lors de leurs essayages : « Quand on a du mal à respirer, c’est que c’est la bonne taille ! » –, et les étrangers expatriés en Allemagne se prêtent également volontiers au jeu. Ces uniformes coûtent cher et le prix des Fass (un litre de bière, aucune autre quantité ne peut être commandée) est exorbitant, mais pour les locaux, la question ne se pose pas une seconde : « Le but de l’Oktoberfest, c’est de boire le plus de bière possible et d’être admiré dans son costume », dixit mes amis allemands ayant eu la gentillesse de me briefer avant ma première immersion sous la tente enchantée où les plus beaux clichés sur nos voisins germaniques prennent vie.

Cependant, malgré l’irréductible aspect traditionnel de cet événement, qui n’a son pareil nulle part en dehors de l’Allemagne, l’Oktoberfest est aujourd’hui un énorme business, grouillant de touristes venus du monde entier pour atteindre des stades aériens de l’ivresse en société cosmopolite, et les débordements sont de plus en plus importants. La « Fête de la Bière », comme on l’appelle en France, c’est aussi trois semaines de débauche insouciante, encouragée par la municipalité et les traditions. A partir de la fin de l’après-midi, l’ambiance « sur la Wiesn » devient sordide. A la tombée de la nuit, la face sombre de l’ivresse succède inévitablement à la journée d’euphorie, et nombre des visiteurs, plus tôt si enthousiastes, se laissent aller à de soudaines pulsions de violence dans le pire des cas, ou au mieux, se retrouvent transformés en zombies désolants. Cet affligeant spectacle se répète tous les jours, il n’ y a pas d’amélioration, et une fois atteint le point de non-retour, il vaut mieux ne pas traîner, car les agressions en tout genre ne sont pas rares.

A condition, donc, de partir à l’heure en évitant ainsi le passage du côté obscur, une (demi-)journée au cœur de l’Oktoberfest est loin d’être désagréable. Cependant, une distinction importante mérite d’être explicitée : participer intentionnellement à l’Oktoberfest n’a rien à voir avec vivre l’Oktoberfest, hors de la Wiesn, en tant qu’habitant de Munich. Se promener en centre-ville ? Sortir le soir ? Partir travailler tranquillement à son habitude ? C’est sans compter le trafic plus ralenti que pendant la coupe du monde de football, les fêtards ivres dans les rues et tous les lieux publics à toute heure de la journée, les traces conséquentes de consommation excessive d’alcool dans les transports en commun – pour le plus grand bonheur des émétophobes –, ou encore les boîtes de nuit bondées en raison des Afterwiesn Partys permanentes, chaque centimètre-carré étant occupé par les énergumènes crépusculaires sus-évoqués, et le prix de l’entrée étant fixé pour l’occasion à au moins une trentaine d’euros. Vous l’aurez compris, on ne peut rien faire normalement pendant les trois semaines de l’Oktoberfest. Il faut prendre son mal en patience, s’adapter au rythme de la ville, en essayant de mettre de côté ce sentiment de lassitude mêlée d’un agacement incontestable. Finalement, le jeu en vaut la chandelle, car malgré tous ces petits désagréments, lorsqu’on se délecte de son troisième Fass, attablé sous l’emblématique tente à l’effigie d’une quelconque brasserie (pourvu que la file d’attente ait été ici la moins longue) avec ses amis et nouvellement amis de tous horizons, entonnant avec ferveur des chants traditionnels, majestueux dans son Lederhose et chemise à carreaux ou resplendissante dans son Dirndl avantageux bien que trop serré, on se sent Bavarois par procuration, et on atteint les sommets de la Gemütlichkeit.

Par Manon Bergé
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