hamlet est mort, gravité zéro, 10 ans déjà : Ewald Palmetshofer et le silence français.

Il y a 10 ans, l’autrichien Ewald Palmetshofer publiait hamlet ist tot. keine schwerkraft. Il avait déjà fallu attendre trois ans pour que la pièce soit traduite (Laurent Muhleisen, 2010), sans être pour autant publiée. En 2011, Nâzim Boudjenah en a dirigé une lecture à la Comédie Française. Mais depuis, seuls quelques metteurs en scène ont osé s’en emparer (Gaétan Paré en 2012), et puis plus rien. Cette ré-écriture du mythe shakespearien est pourtant au moins aussi puissante que celle, très connue, de Heiner Müller.

 

et maintenant ?

est-ce que quelqu’un pourrait enfin

 je veux dire

est ce que quelqu’un peut commencer, là 

peut-être

Dit Dani. Ainsi s’ouvre hamlet est mort. gravité zéro, pièce pour six acteurs, écrite par Ewald Palmetshofer. On ne peut s’empêcher, dès le départ, de penser à Fin de partie de Beckett (1957), comme si la plaie s’ouvrait de nouveau : « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir ».

Sept personnages dont un mort essaient tout au long de la pièce de commencer : il faut que quelque chose se passe. Entre l’enterrement de l’avenir (le jeune Hannes) et l’anniversaire du passé (sa mère fête ses 95 ans), quel présent reste-t-il ?

À la fois théâtre de l’attente, théâtre du non-dit et théâtre de la cruauté, hamlet est mort. gravité zéro est une fresque sans fin, un éternel recommencement. Quelle est notre place, à nous ? Quel est le but de notre existence ? A quoi cela sert-il ?

Non, pas de fonction malheureusement. Du point de vue mathématique. Tu n’as malheureusement pas de fonction, pas de fonction mathématique malheureusement

dit Mani, le fils (scène « (16) »). Les mots manquent, les mots n’expriment plus, ils comblent le silence, ils sonnent creux. Dans cette société de l’attente, de l’immobilité et du bouillonnement, les mots essaient d’extérioriser la violence, la haine, l’effroi. « Être ou ne pas être », telle n’est plus la question. Car qu’est-ce exactement « qu’être » dans une société post-apocalyptique où « Dieu est mort » (scène « (26) ») ? Dans ce monde, le rêve, l’avenir, la destiné n’existent plus : « le ciel est une machine […] et la machine te distribue un numéro » (scène « (19) »). Ainsi, tout est voué à mourir, et à donner naissance à la mort suivante. Il n’y a plus d’être.

Palmetshofer n’écrit manifestement pas son hamlet en ignorant celui de Heiner Müller. Mais si le Hamlet Machine de Müller utilisait la narration pour détruire les personnages et les idéologies du mythe shakespearien, chez Palmetshofer la narration elle-même n’existe plus. Situé après l’action, hamlet est mort. gravité zéro préfère l’implicite du hors scène à l’explicite du plateau. Mais l’auteur n’oublie pas pour autant son prédécesseur, et lui emprunte nombre de ses clés : la multiplication des monologues, le recours à la méta-théâtralité, l’image de la machine, celle de la télévision. C’est notre société de consommation post-moderne, et notre aliénation à ce système qui sont ici mises en relief.

Si Clov voulait en finir, Dani se languit du début. Le temps a achevé sa boucle et la reprend, inlassablement.

donc un commencement

un changement de système

ce n’est hélas que le passage d’un système à un autre

La conclusion est connue dès la cinquième réplique. Nous avons besoin de dramaturges comme Ewald Palmetshofer pour nous rappeler la violence de nos sociétés et les remettre en question à chaque instant. C’est un appel à sortir la tête de l’eau, non à y plonger. Sans quoi, l’histoire se répètera, inlassablement.

 

hamlet ist tot. keine schwerkraft. est disponible dans toute bonne librairie allemande, éventuellement sur commande. hamlet est mort. gravité zéro. n’est disponible que sur demande formulée à la Maison Antoine Vitez en ligne.

 

Anne Pernas.

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