Rencontre BD : « Pourquoi les super-héros n’ont-ils pas libéré Auschwitz ? », ou l’art de faire venir les geeks au musée (2/2)

(Première partie de l’article disponible ici)

Questions de Philippe Guedj

deuxième partie: super héros et Shoah, un mélange controversé

– En 1941, J. Simon et J. Kirby publient le premier Captain America chez Timely Comics (qui deviendra Marvel Comics par la suite). Sur la couverture,  Captain America donne un « pain » à Hitler. A ce moment là, les Etats-unis n’ont pas encore déclaré la guerre aux puissances de l’Axe.

Captain Amercia secoure-t-il déjà des juifs en Europe ? Si non, pourquoi s’arrête-t-il aux portes des camps ? Est-ce de l’autocensure de la part des créateurs ?

Jean-Pierre Dionnet : Non, les juifs des Etats-Unis savent ce qui se passe, mais pas tout. Comme de coutume, les Etats-Unis attendent avant d’agir, et c’est Pearl Harbor[2] qui les lancera dans la guerre.

Dans le livre de Eric Ambler, Je ne suis pas un héros, le personnage principal annonce une future guerre qui serait causée par le capitalisme. A l’époque, les Etats-Unis sont en perte financière et doivent remplir les usines. C’est un monde sans morale.

Kirby et Simon sont issus de presses indépendantes. Ils font ce qu’ils veulent. Même si c’est mal vu, ils décident de s’attaquer immédiatement à Hitler. Puis viennent Pearl Harbor et l’entrée en guerre. Le grand ennemi est alors Hirohito, mais Hitler est un moyen de le représenter.

Que peut être un héros dans le réel ? Simon et Kirby proposent un moyen de le représenter. Il faut savoir que Jack Kirby était un vrai médium, les histoires lui venaient d’un bloc. Il n’était pas en contrôle de son travail, il écrivait et dessinait en même temps. C’était digne d’un William Blake.

Néanmoins, plutôt que de s’attaquer directement à la Shoah, il a préféré recourir à la parabole. Le monde réel n’était pas pour lui, il parlait tout le temps en termes de forces cosmogoniques telluriques.

Quand j’ai lu pour la première fois que Magnéto sortait d’un camp de la mort, cela m’a semblé trop réaliste, pas dans la lignée de Kirby. Je n’étais pas content d’abord. Mais Kirby n’était justement pas un réaliste : il a laissé les X-Men en gestation et ne les a pas autant travaillés que ses 4 Fantastiques. Claremont, lui, en a fait quelque chose. Il leur a donné un passé et un futur, il en a fait « de la viande ».

Tal Bruttmann : Il faut dire qu’au début de l’année 1941, les Etats-Unis sont encore  isolationnistes. Lindbergh, le grand héros de l’aviation américaine est partisan d’Hitler…Un couverture comme celle de de Kirby ne pouvait pas plaire à la majorité.

La question des camps est très complexe. A l’époque, on ne sait pas ce qu’il se passe, mis à part que des familles entières disparaissent en Europe. Les juifs qui arrivent à Treblinka ou à Sobibor sont tués immédiatement.  Si Captain America arrivait là-bas, il ne trouverait plus aucun juif à sauver. Il n’y aurait eu personne à libérer, puisqu’on tuait les gens dès leur arrivée.

De toute manière, les super-héros ne pourront jamais interférer avec la réalité. Avec le 11 septembre, les histoires de super-héros rendaient hommage aux vrais héros, comme les pompiers.

– Kirby et Simon ont-t-ils reçu des menaces à cause de leur couverture ?

Tal Bruttmann : Kirby était un gamin bagarreur, il n’avait pas peur. Il est vrai que l’antisémitisme était très fort aux Etats-Unis, et les lieux interdits aux « noirs » l’étaient aussi aux juifs.

Mais il a fallu attendre la génération de Chris Claremont pour intégrer un message politique à ces histoires sans profondeur qu’avaient été les comics jusque là. Ils n’ont acquis de densité qu’avec les années 1970.

Il faut savoir aussi qu’avec le Comics code (instance de censure du comic book) apparu dans les années 1950, tout est verrouillé et censuré. Les thèmes comme la drogue ou la réalité d’Auschwitz ne viennent qu’après.

– Des BD ont pourtant abordé directement le sujet de la Shoah : Mickey à Gurs (1942), La Bête est morte (1944)…

Jean-Pierre Dionnet : Dans La Bête est morte, deux cases évoquent les camps, mais de manière trop « propre ». En fait, elles s’inspirent des camps américains où étaient internés des détenus japonais, plutôt bien traités par ailleurs. Calvo a beau avoir créé cette BD clandestinement, il ne connaît pas la réalité des camps.

Cette bande dessinée nous a traumatisés, mon camarade Mathieu Kassovitz et moi-même. On voulait en faire un dessin animé sans vraiment savoir comment nous y prendre. Des gens comme Neil Gaiman ou Jean-Claude Carrière y ont réfléchi avec nous, mais c’était irréalisable, un rêve d’enfant. Cette œuvre aura néanmoins rendu possible la création de Maus. Art Spiegelmann a vu qu’on pouvait raconter la Shoah autrement, de manière non réaliste.

Tal Bruttmann : La Bête est morte est la première BD à parler de la Shoah. On a reproché à Calvo d’avoir dessiné les juifs en lapins comme les Français, en lapins. Plus tard, on reprochera à Art Spiegelman de les avoir dessinés  différemment[3].

Par ailleurs, on a retrouvé un carnet de croquis dessiné par un détenu anonyme à Birkenau entre 1943 et 1944. Sa manière de représenter les grandes étapes du camp, de la sélection à l’entrée dans les chambres à gaz, suivait une logique de strips, soit une narration de BD. On a bien là une bande dessinée qui montre l’événement au moment où il se produit.

– Il y a aussi eu « Master Race », dans la revue Impact.

Jean-Pierre Dionnet : ce n’était pas une BD réaliste. Le scénario racontait comment un survivant des camps tombait, complétement par hasard, sur un de ses bourreaux. Les choix de narration permettaient de dilater le temps de l’histoire, de le scander et de créer des effets de kaléidoscope avec des scènes prenant place dans le métro…Cette œuvre était la première à utiliser la piste formaliste, un peu comme le ferait un Eisenstein. Elle proposait un autre graphisme pour rendre l’invisible visible, l’intolérable tolérable. On était aux limites du rêve. « Master Race » aura un impact, puisque son graphisme novateur inspirera des auteurs comme Art Speigelman, mais limité.

Tal Bruttmann : Il faut dire que le Comics code censurait beaucoup.  Avec ça, les comics étaient d’abord réservés à la jeunesse, et elle ne s’intéressait pas aux narrations complexes. Seules « Master Race » et la série X-Men de Chris Claremont abordaient le sujet.

– On a évoqué les processus de prise de conscience. Le procès Eichmann vous semble-t-il une étape importante dans la prise de conscience de la Shoah de la part de l’opinion publique ?

Chris Claremont : il y avait une vraie différence entre un Captain America frappant Hitler et un Eichmann disant tout simplement « je faisais mon travail ». C’est la différence entre le mélodrame et la réalité froide. Il a suffit d’un claquement de doigts pour éliminer des milliers de personnes, c’était aussi facile que de barrer des chiffres dans un tableau.

Les gens ont du mal à saisir qu’Eichmnann se considérait comme un bureaucrate faisant seulement son travail. Ils ne comprennent pas cette capacité à se distancier et à dédramatiser.

– La période « Eichmann », qui a lieu dans les années 60, est aussi celle du Silverage (« âge d’argent ») des comics. Pour Marvel, c’est une période de foisonnement créatif. Pour vous Jean-Pierre, qui les avez bien connus, des gens comme Kirby ou Stan Lee parlaient-ils du thème de la Shoah ?

Jean-Pierre Dionnet : Stan Lee voulait du « relevant », du pertinent. Il a commencé à parler de la drogue quand les gens ont commencé à se droguer. La mode à l’époque était de rester en surface. Il y a bien des auteurs comme Steve Ditko, un proto-Frank Miller à l’univers très sombre et aux concepts moraux parfois discutables, mais on ne parlait pas de la Shoah.

De mes dix ans à la terminale, j’ai été chez les prêtres oratoriens. Je me souviens qu’ils nous ont fait voir le film Nuit et Brouillard.  C’était plus évocateur que deux ou trois photos. Il m’avait laissé une grande impression, mais c’était comme dans un rêve : une fois le film fini, on en sortait, et c’était tout.

Quand Chris Claremont s’est mis à parler des camps de la mort, il a réactualisé un sujet oublié. Imaginez que des gens ont découvert Auschwitz grâce à La Liste de Schindler ! Avec Claremont, même les « geeks » ont été touchés par le sujet.

Chris Claremont : mais tout de même, à l’époque, les X-Men n’étient pas seulement lus par les geeks ! La qualité de nos issues (numéros) assurait un large public à la série. C’était une synergie entre le public et l’histoire, l’un améliorait l’autre.

Tal Bruttmann : D’autant plus que les X-Men allégorisaient l’ Autre, la minorité rejetée, sans pour autant désigner directement les juifs, les « noirs », les gays… Il y a des exceptions : l’analogie habituelle oppose le professeur Charles Xavier et Magnéto comme Martin Luther King et Malcolm X, et Claremont a associé Magneto aux juifs. Mais globalement, tout le monde peut s’identifier aux X-Men.

Jean-Pierre Dionnet : concernant Stan Lee, c’est un bon gars, mais il aime être sur l’affiche.  Il aime promouvoir, c’est le plus grand représentant de commerce du monde. Et son opportuniste a justement permis d’élargir le public de Marvel. C’est grâce à lui qu’ a été reconnu le travail de Jack Kirby ou Steve Ditko. Grâce à lui, tout le monde lit des comics. Il a ouvert les portes des autres médias, comme Goscinny l’a fait en France avec la radio et la télévision.

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Stan Lee au comic con de Phoenix, Arizona, 2011 (photo : Gage Skidmore from Peoria, AZ, United States of America via wikimedia commons)

(A Chris Claremont 🙂 Avez-vous eu des discussions à propos de la Shoah avec Stan Lee ?

Chris Claremont : Jamais. L’attitude de Stan Lee était très simple, il attendait trois choses de ses employés : être présent, finir dans les temps et ne pas être embêtant (« don’t be a pain in the ass »). Il faisait confiance à ses professionnels et attendait d‘eux qu’ils fassent leur travail. Aujourd’hui, peu de maisons d’édition peuvent en dire autant.

Votre travail a eu une telle influence que d’autres ont pris la relève après votre départ de Marvel. Le Testament de Greg Park et Carmine Di Giandomenico raconte la jeunesse de Magneto au  camp d’Auschwitz. Qu’en avez-vous pensé ?

Chris Claremont : quand je faisais la série, la question principale était « comment raconter le passé de Magnéto ? ». N’étant pas dessinateur, je ne pouvais pas tout faire moi-même, mais je ne voulais pas non plus confier le dessin d’une scène à quelqu’un qui n’y comprendrait rien. J’ai finalement décidé de ne pas montrer directement ce passé.

Tal Bruttmann : Cette question touche, encore une fois, au débat sur la représentation de la Shoah. Lanzmann[4] disait que c’était une obscénité. Avec tout ce qui a été fait depuis, ce débat n’est aujourd’hui plus d’actualité. Mais en quarante ans, il n’y avait eu que quatre BD, dont Maus– qui est bien digne d’un Primo Levi. La bande dessinée est un médium très décrié, alors que certaines BD étaient bien meilleures que beaucoup de films pour évoquer la Shoah.

Jean-Pierre Dionnet : j’ai vu des photos du vrai Schindler.  C’était un petit homme un peu rond et médiocre, rien à voir avec le film de Spielberg. On voudrait qu’Hollywood nous montre plus de petites gens.

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Oskar Schindler en Argentine après la Seconde Guerre mondiale (source : wikimedia commons)

J’ai vendu mon bébé, Metal Hurlant, il y a vingt ans. On a beau dire qu’une fois vendu, on ne s’en occupe plus…Quand j’ai vu ce que Grant Morrison[5] en avait fait, j’ai été bien content.

Questions du public

– Dans votre série X-Men, Days of Future Past, les mutants finissent dans des camps de concentration. Est-ce un moyen de nous rappeler que l’Histoire peut se répéter ?

Chris Claremont : ce qui s’est déjà produit peut se reproduire. Les gentils ne gagnent pas toujours, et, quand ils le font, rien ne garantit que le mal ait disparu à jamais.

L’Histoire continue et prend des directions que personne ne peut prévoir. On peut décider que l’on est impuissant et abandonner, décider que rien ne change, ou alors agir et embrasser le processus pour essayer de faire bouger les choses.

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Dans l’univers dystopique de Days of Futur Past, les X-men sont tués ou déportés dans des camps pour mutantsCouverture de X-Men vol. 1, 141 (Jan, 1981) par John Byrne (source: Wikimedia commons)

Conclusion : un sujet ouvert à un public atypique

Cet échange était l’occasion de voir de près des grands noms de la pop culture, le thème d’Auschwitz n’apparaissant finalement qu’au second plan. Néanmoins, la discussion est globalement restée centrée sur la question des super-héros comme symbole social, touchant tant au contexte de la Shoah qu’à celui des discriminations en général. Surtout, les lecteurs de comics ont profité de la présence de Claremont et Dionnet pour écouter l’histoire de la BD américaine (et française) de la bouche de spécialistes et entendre parler de vedettes telles que Jack Kirby ou Stan Lee.

En dépit d’un power point qui explicitait les sources et illustrait le propos des intervenants par des images facilitant la compréhension par le public, l’ensemble était peut-être plus accessible à des connaisseurs de l’univers comics. La présence de ces têtes d’affiche qu’étaient Claremont et Dionnet a attiré un public probablement peu présent au Mémorial de la Shoah en temps normal. Dans cette perspective, cette rencontre était un bon moyen de faire connaître ce lieu à d’autres visiteurs que le public habituel.

 

[2] Le 7 décembre 1941, entrainé par ses alliances avec l’Allemagne et l’Italie, le Japon attaque la base navale de Pearl Harbor.

[3] Dans Maus, Art Spiegelmann dessine les Français comme des grenouilles, les Allemands comme des chats et les juifs comme des souris.

[4] Article du monde sur le débat http://www.lemonde.fr/idees/article/2007/08/08/retrocontroverse-1994-peut-on-representer-la-shoah-a-l-ecran_942872_3232.html

[5] En 1977, la maison Les Humanoïdes Associés vend les droits américains de Metal Hurlant à National Lampoon. Naît alors le magazine dérivé Heavy Metal. S’il commence par traduire son homologue français, il se met bien vite à publier son propre contenu sous formes d’anthologies d’histoires courtes.  Partant de l’identité science-fiction/punk/avant-garde qui lui est propre, cette revue a vu défiler beaucoup d’artistes : Jean Gireaud alias Moebius, H.R. Giger, artiste créateur des l’esthétique des films Alien, Richard Corben, Enki Bilal, Milo Manara, ou encore Kevin Eastman le co-créateur des comics Teenage Mutant Ninja Turtles,  devenu propriétaire du magazine en 1992. En mai 2016, Grant Morrison, qui a renouvelé des personnages  de DC Comics comme Animal Man ou Zatanna, prend la direction de Heavy Metal.

 

 

[2] Le 7 décembre 1941, entrainé par ses alliances avec l’Allemagne et l’Italie, le Japon attaque la base navale de Pearl Harbor.

[3] Dans Maus, Art Spiegelmann dessine les Français comme des grenouilles, les Allemands comme des chats et les juifs comme des souris.

[4] Article du monde sur le débat http://www.lemonde.fr/idees/article/2007/08/08/retrocontroverse-1994-peut-on-representer-la-shoah-a-l-ecran_942872_3232.html

[5] En 1977, la maison Les Humanoïdes Associés vend les droits américains de Metal Hurlant à National Lampoon. Naît alors le magazine dérivé Heavy Metal. S’il commence par traduire son homologue français, il se met bien vite à publier son propre contenu sous formes d’anthologies d’histoires courtes.  Partant de l’identité science-fiction/punk/avant-garde qui lui est propre, cette revue a vu défiler beaucoup d’artistes : Jean Gireaud alias Moebius, H.R. Giger, artiste créateur des l’esthétique des films Alien, Richard Corben, Enki Bilal, Milo Manara, ou encore Kevin Eastman le co-créateur des comics Teenage Mutant Ninja Turtles,  devenu propriétaire du magazine en 1992. En mai 2016, Grant Morrison, qui a renouvelé des personnages  de DC Comics comme Animal Man ou Zatanna, prend la direction de Heavy Metal.

 

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