Semaine allemande : conférence sur Apollinaire et le romantisme allemand avant 1914

Lors de cette conférence tenue par Stéphane Pesnel[1] le 24 janvier 2017, Guillaume Apollinaire (1880-1918), grand représentant de la modernité poétique, était à l’honneur.

S’il est généralement étudié pour ses Calligrammes ou en tant que poète de guerre, Monsieur Pesnel nous a rappelé qu’une bonne partie du recueil Alcools est très marquée par son contact avec le romantisme allemand. De fréquents parallèles avec le poète Georg Trakl (1887-1914) ont permis de rendre justice à cette interculturalité poétique.

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Appolinaire, 1914 (source: photograph taken with a machine of the Biofix company, domaine public, Wikimedia Commons)

Selon Florian Illies, l’année 1913 constitue l’apogée d’une période particulièrement vivace du XXe siècle en termes d’expérimentation artistique au sein de l’Europe. En ce début de siècle, des recueils poétiques comme Alcools (Apollinaire) et Gedichte (Trakl) ont été fondateurs pour leurs aires littéraires respectives : leur poésie se caractérise, notamment, par l’éclatement du sujet, de ce « je » lyrique que l’on associait auparavant au romantisme. C’est l’un des traits de la modernité poétique.

Le recueil Alcools est le fruit d’une longue maturation. Publié en 1913 au Mercure de France, avec un frontispice de Picasso en guise d’ornement, il connaît ses premiers stades d’écriture en 1901-1902. La même année, le recueil de Trakl est publié par Kurt Wolff, qui édite aussi des œuvres d’expressionnistes ou des écrits de Franz Kafka.

De même qu’Apollinaire consacre une partie de ses Alcools au dialogue avec la littérature allemande, Trakl se laisse influencer par Verlaine ou Rimbaud, recherchant une modernité qui privilégie l’échange avec la littérature française.

La conception de la poésie selon Apollinaire

La dimension autobiographique : précepteur en Allemagne

Seuls quelques rares poèmes sont explicitement datés dans le recueil Alcools, qui correspond finalement à l’inscription d’une expérience personnelle dans un paysage concret, à l’image de ce qu’est la littérature rhénane. Coblence, avec ses châteaux, ses rochers aux formes étranges, sa Loreley, en est un lieu bien caractéristique.

Apollinaire arrive en Rhénanie le 25 aout 1901. Apatride et cosmopolite, il se dit « sujet russe et homme de lettres ». Même son nom illustre son internationalisme : Guglielmo Alberto Wladimiro Alessandro Apollinare de Kostrowitzky, né à Rome d’Angelica de Kostrowitzky, de père inconnu.

 

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Le Chariot d’Apollon, Gustave Moreau, ca.1880 (domaine public via Wikimedia Commons)

Séjournant dans la propriété aristocratique de la famille à laquelle il sert de précepteur et tombé amoureux d’Annie Playden, la gouvernante, Apollinaire est désireux de progresser dans la maîtrise de l’allemand. Comme pour se réapproprier la langue par la mémoire des gestes, il recopie même un poème de Brentano sur la Loreley.

Les poèmes qu’il compose pendant ce séjour, Apollinaire les rassemble dans le cycle « Rhénanes », un terme qui – par ellipse- se rapporterait à « visions rhénanes » ou à « chants rhénans ». La tonalité douce-amère de cet ensemble rappelle tant l’amour malheureux avec Annie Playden que l’Intermezzo Lyrique de Heinrich Heine.

« Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire »

(extrait de « Nuit Rhénane », 1913, Guillaume Apollinaire, Alcools)

D’autres poèmes germaniques (« Colchiques », « La Maison des morts », « La Tzigane »…) sont disséminés dans le reste du recueil. En tout, seize des cinquante poèmes d’Alcools ont été composés en Allemagne, soit  un tiers de ce manifeste de la poésie moderne.

La genèse de l’œuvre : un titre qui met du temps à se définir

En 1912, juste avant l’impression définitive de son recueil, Apollinaire a 32 ans. Il s’est déjà forgé une première réputation  de poète : Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée est alors le seul recueil qu’il ait publié. Des gravures de Raoul Dufy illustrent les poèmes, mais, paru en 1911 en 101 exemplaires, il reste confidentiel.

L’idée d’Alcools remonte à 1904, lorsqu’Apollinaire songe à regrouper ses poèmes d’inspiration rhénane dans une plaquette intitulée « Le Vent du Rhin ». Il veut ensuite lui ajouter « La Chanson du Mal-aimé », qui est aujourd’hui l’une de ses plus célèbres compositions. Avec le temps, son projet évolue et emprunte différents titres jusqu’à aboutir, en 1912, au recueil Alcools.

« …Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu’il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte

Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la Mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon

Que tombent ces vagues de briques
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d’Égypte
Sa soeur-épouse son armée
Si tu n’es pas l’amour unique… »

(extrait de « La Chanson du Mal-aimé », 1913, Alcools)

Le titre Alcools évoque l’intensité et l’incandescence, englobant, en même temps, la dimension de l’errance et de la marginalité. Il place le recueil sous le signe du feu autant que celui de l’eau du Rhin. Détail significatif, le nom de plume « Apollinaire » est non seulement un hommage de Guillaume à son grand-père Apollinaris, mais aussi au dieu du soleil Apollon, divinité tutélaire des artistes et des poètes.

 Entre alexandrin et exploration, modernité et tradition

« À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut »

(extrait de « Zone », 1913, Apollinaire, Alcools)

Pour Apollinaire, il s’agit de faire du moderne en s’aidant de la mémoire passée. En dépit de sa modernité, son œuvre respecte la tradition : le poète renouvelle les formes classiques en supprimant presque complètement la ponctuation et parvient – non sans difficultés – à convaincre son éditeur de placer « Zone » en ouverture du recueil. Il emploie néanmoins l’alexandrin[2] pour des poèmes comme « La Loreley», qui reprend le topos de cette fée mythique.

« Temps passés Trépassés Les dieux qui me formâtes
Je ne vis que passant ainsi que vous passâtes
Et détournant mes yeux de ce vide avenir
En moi-même je vois tout le passé grandir

Rien n’est mort que ce qui n’existe pas encore
Près du passé luisant demain est incolore
Il est informe aussi près de ce qui parfait
Présente tout ensemble et l’effort et l’effet »

 (extrait de « Cortège », 1913, Alcools)

 

La « modernite », un concept baudelairien bien sûr

Baudelaire est l’instigateur du concept de « modernité » dans l’art.

S’il emploie d’abord ce terme pour Delacroix, qu’il considère comme le peintre le plus original des temps modernes et anciens, puis pour désigner le romantisme comme l’art moderne par excellence, il le définit plus précisément dans Le Peintre de la vie moderne, où il fait l’éloge de Constantin Guys, dédicataire du poème « Rêve parisien ».

Peindre le moderne consiste, selon lui, à représenter le transitoire et le fugitif pour tenter de les saisir. Dans ce but, l’artiste et le poète se doivent de trouver un caractère humain qui existe depuis l’Antiquité et d’y ajouter la modernité de leur propre époque.

C’est ce que fait Manet dans Le Déjeuner sur l’herbe, puisqu’il investit le topos du déjeuner sur l’herbe dans un lieu agréable, un sujet développé par des peintres comme Titien ou Giorgione, et pare ses personnages de costumes du XIXe siècle.

 

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Le Déjeuner sur l’herbe, Edouard manet, 1863 (domaine public via Wikimedia Commons)

L’attachement d’Apollinaire au « vieux » romantisme

Deux romantismes à ne pas confondre

Concrètement, il y a eu deux phases dans le romantisme allemand. La première, dite du « romantisme d’Iéna », est un mouvement spéculatif qui prétend donner une idée de l’infini. Expression de l’idéalisme allemand, ce romantisme trouve ses grands représentants dans des poètes comme Novalis et ses Hymnes à la nuit  (ca.1800), un manifeste philosophique, esthétique et poétique où la nuit est un royaume qui abolit les frontières du temps et de l’espace.

« Et moi, je me tourne vers cette nuit sainte, mystérieuse, indéfinissable. Le monde est là comme dans un profond tombeau, et triste et déserte est la place qu’il occupait. La douleur soulève ma poitrine, je veux baigner mon front dans la rosée et me jeter dans la cendre des cimetières. Puis les lointains souvenirs, les désirs de la jeunesse, les rêves de l’enfance, les joies si courtes de la vie et les espérances fugitives, se rangent autour de moi, en habits sombres, comme les nuages après le coucher du soleil… »

(extrait des Hymnes à la nuit, Novalis, Traduction de Xavier Marmier, Nouvelle revue germanique, 1833)

C’est du second romantisme qu’Alcools porte la trace, et qui popularise, simplifie et édulcore les contenus du premier pour s’incarner dans des formes et une langue plus accessibles. Il est porté par des auteurs comme Eichendorff ou Clemens Brentano, à l’écriture simple, le plus souvent en quatrains[1]. On parle de la Formelhaftigkeit pour désigner la grammaire poétique de ce second romantisme, généralement caractérisé par une écriture schématique où reviennent certains motifs tels que l’eau, la nuit, l’imaginaire du Rhin, les esprits élémentaires –ondines, esprits du feu.

 

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La Lorelei (source : A book of myths (1915), New York : G. P. Putnam’s sons; London, T. C. and E/ C. Jack By Helen Stratton, domaine public via Wikimedia Commons)

Apollinaire, s’il apporte ses propres contenus (l’eau de vie, le vin, l’ivresse…), reprend ces motifs romantiques dans certains de ses poèmes. Souvent marqués par des paysages accidentés où l’eau avoisine la roche, ils valorisent un fond légendaire et mythologique. La Loreley, cette femme qui séduisait les bateliers pour les mener à la mort, y trouve une place de choix.

«L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
Menez jusqu’au couvent cette femme en démence

Va-t-en Lore en folie va Lore aux yeux tremblant
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc

Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois encore mon beau château

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves

Là haut le vent tordait ses cheveux déroulés
Les chevaliers criaient Loreley Loreley

Tout là bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle

Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil »

(extrait de « La Loreley », 1913, Apollinaire, Alcools)

 

Le poème « La Loreley », plus que de traduire, réécrit celui de Brentano. Il revitalise la tradition médiévale de la ballade allemande et renoue avec celle, française, de la chanson de toile, ce chant très long que les femmes entonnaient en tissant.

En recourant à ce romantisme, Apollinaire apporte un contre-pied aux trois courants poétiques qui jusque là dominent en France : le symbolisme, le décadentisme et l’hermétisme, avec leurs formes d’écriture très élaborées et artificielles, leur langue complexe et raffinée. Le romantisme allemand apporte une diction plus fluide, populaire et spontanée.

Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change,
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange !

Eux, comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu,
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et de la nue hostiles, ô grief !
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne

Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.

(« Le Tombeau d’Edgar Poe », 1877, Mallarmé (1842-1898))

Mallarmé prône l’hermétisme pour distinguer la poésie, sacrée et mystérieuse, écrite par le poète dans sa tour d’ivoire, des « mots de la tribu », langage de communication de la masse, langue simpliste qu’il n’est pas besoin d’interroger.

Apollinaire ne sauvera pas le romantisme : le parallèle avec Georg Trakl

En septembre 1914, Trakl écrit le poème « Grodek » par référence à ce petit village du même nom. Situé dans ce qu’est aujourd’hui l’Ukraine, il est la scène de l’une des premières batailles de la Grande Guerre entre l’Autriche et la Russie.

„Am Abend tönen die herbstlichen Wälder
Von tödlichen Waffen, die goldnen Ebenen
Und blauen Seen, darüber die Sonne
Düstrer hinrollt; umfängt die Nacht
Sterbende Krieger, die wilde Klage
Ihrer zerbrochenen Münder…“

(„Grodek“, 1913, Georg Trakl)

« Vers le soir les forêts de l’automne retentissent

D’armes tueuses, les plaines d’or

Et les lacs bleus où s’abîme un soleil

Plus lugubre ; la nuit cerne

Des guerriers mourants, la farouche plainte

De leurs bouches brisées…»

(Georg Trakl, Vingt-quatre poèmes, préface et traduction de Gustave Roud, éditions La Délirante, 1978, dans la Revue des Belles-Lettres, p. 179.)

 

Le début de ce poème se veut animé, vivant, chantant et musical, ne serait-ce que par la présence du verbe « tönen ». On est bien dans l’horizon du romantisme allemand qui inspirait Apollinaire.

Mais l’enjambement (« Von tödlichen Waffen») transforme ce paysage romantique en champ de bataille. La guerre ne permet plus de convoquer le romantisme comme référence. Elle s’est approprié la réalité jusque dans le langage. « Wälder » (« les forêts ») devient « Waffen » (« les armes »), de même que « tönen » (traduit ici par « retentissent ») se transforme en « tödlichen » (« mortels ») grâce aux sonorités.

Cette évolution du poème marque l’adieu au romantisme allemand. Il n’est plus que l’écho lointain d’un paradis perdu avec la guerre. On peut se souvenir que, plus tard, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Adorno dira qu’écrire des poèmes après Auschwitz est chose barbare, preuve que l’écriture est tout entière confrontée à l’indicible.

Le recueil Calligrammes est la dernière œuvre que produit Apollinaire avant de mourir de la grippe espagnole en 1918. Poète de la guerre, mais pas seulement, il est, comme Georg Trakl, un représentant de la modernité poétique et du dialogue franco-allemand.

 

Laura DUTECH-PEREZ

 

 

 

 

Image à  la une : La Muse inspirant le poète, Henri Rousseau, 1909, Kunstmuseum (Bâle) [Public domain], via Wikimedia Commons

[1] Strophe de quatre vers

[1] maître de conférence à l’UFR d’études germaniques et nordiques de Paris-Sorbonne et intervenant à l’atelier de traduction germanique du Master Megen

[2] Vers de douze syllabes

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2 réponses à “Semaine allemande : conférence sur Apollinaire et le romantisme allemand avant 1914

  1. Trakl et Kafka n’étaient pas des allemands. Le terme correct serait ‘germanophone’. Just parce que quelqu’un parle allemand, il n’est pas forcément allemand.
    Tout comme les francophones en Suisse, Belgique et au Canada ne sont pas des ‘français’.

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